Éco-production : le nouveau métier qui transforme les tournages
Éco-production : un métier pour des tournages durables

Un groupe électrogène qui tourne toute la journée, ce sont des centaines de litres de carburants brûlés. Une bouteille en plastique à la régie multipliée par 150 techniciens sur six semaines de tournage, ce sont des milliers de déchets générés. Un repas au catering avec de la viande rouge, c’est l’équivalent de quatorze repas végétariens en matière d'impact carbone.

Sur un tournage, Etienne Labroue ne laisse pas passer ce genre de constats. À 61 ans, il est coordinateur d’éco-production, un nouveau métier. Auteur et réalisateur de formation, il a passé toute sa carrière derrière la caméra. Mais en 2022, il a un déclic. Sensible à l’écologie depuis longtemps, c’est surtout au contact des réalités du monde agricole qu’il prend conscience de l’urgence. Il décide alors de s’engager autrement, sans quitter l’audiovisuel. Concrètement, il a suivi la toute première session de formation en gestion écoresponsable des tournages, organisée par Ecoprod et en est ressorti avec un certificat et une nouvelle corde à son arc professionnel.

Un métier en voie de structuration

Via l’association ACCEPT (Association des coordinatrices et coordinateurs d’éco-production pour la transition écologique), dont Etienne Labroue est membre actif, le métier émergeant est en cours d’intégration dans la convention collective de l’audiovisuel. Cette reconnaissance officielle permettra de professionnaliser davantage la fonction et de généraliser les bonnes pratiques.

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Cinq étapes, un seul objectif

Sur un tournage, la méthode d’Etienne Labroue tient en cinq étapes. Tout commence avant même le premier jour, avec la lecture du scénario pour repérer les postes qui vont peser lourd en carbone : déplacements, décors, alimentation… Une fois ces axes identifiés, il élabore une stratégie avec la production : « L’éco-production, c’est forcément collectif. Ça n’existe pas autrement. »

Puis vient le plan d’action, construit département par département. À la cantine : circuit court, bio, de saison, fin des emballages individuels, réduction de la viande rouge. Pour les décors, on fouille les ressourceries plutôt que d’acheter du neuf. « On se bat en permanence contre ce qui pourrait ressembler à du greenwashing [c’est-à-dire à des démarches à l’impact limité et servant surtout à donner l’impression d’agir activement] », insiste-t-il. À la fin des tournages, un bilan carbone définitif est établi. Cette synthèse est nécessaire pour les équipes et pour constituer un dossier de labellisation.

Entre 0 et 1 % du budget

Depuis 2025, tout producteur sollicitant des aides du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) doit rendre un bilan carbone avant et après le tournage. L’an passé, au Festival de Cannes, le CNC est allé plus loin avec la prime RSE +, une enveloppe de 28 000 euros pour les films répondant au référentiel AFNOR SPEC 2032, adossé au label Ecoprod. Ce label évalue les projets sur plus de 80 critères (déplacements, alimentation, déchets, parité…) et attribue une, deux ou trois étoiles. TF1, Canal+, Arte exigent désormais que leurs productions soient labellisées. Ce qui change tout.

« Mais ça coûte cher, non ? » C’est souvent la première question posée par les producteurs. Réponse : pas tant que ça. Entre 0 et 1 % du budget global, selon des études menées notamment par Canal+, à condition de soustraire toutes les économies réalisées. Il faut donc supprimer les groupes électrogènes au profit d’un raccordement au secteur, ce qui permet une économie de carburant significative. Les décors construits en matériaux de récupération sont une autre source conséquente d’économie. Et avec les véhicules électriques, le surcoût de location est souvent absorbé par ce qu’on ne dépense plus en essence.

« Je ne suis pas un ayatollah »

La plupart du temps, arriver avec une liste d’actions vertes ne suffit pas. « Il y en a qui sont hyper heureux qu’on prenne enfin ça en compte. Et il y en a dans le déni complet », résume Etienne Labroue. Il compare la prise de conscience aux différents stades du deuil : déni, colère, déprime, puis acceptation. Un cycle que beaucoup de productions traversent avant de comprendre que cette contrainte n’est pas une lubie passagère.

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La règle d’or du sexagénaire est de ne jamais braquer ou forcer qui que ce soit : « Si quelqu’un ne veut pas trier, je lui dis : mets tout dans la poubelle noire, et ça va. Je ne suis pas un ayatollah. » Il donne l’exemple d’un tournage sur lequel la réalisation n’était pas engagée. L’ingénieur du son et son perchman ont refusé de prendre l’avion pour le sud de l’Espagne et ont opté pour vingt heures de train, sans discussion.

Quel avenir pour les tournages durables ?

Dans dix ans, à quoi devrait ressembler un plateau de cinéma idéal ? « Un tournage où l’artistique reste totalement libre. Mais où, pour arriver à chaque image, on se demande comment y parvenir avec le moins d’impact possible sur l’environnement. » Cantines végétariennes, transports décarbonés, matériel réutilisé… Les pistes sont nombreuses. Il ne reste plus qu’à espérer qu’elles deviennent des réflexes pour toutes les équipes.