La loi d’urgence agricole, adoptée en début de semaine à l’Assemblée nationale puis au Sénat, place la gestion de l’eau au cœur de ses dispositions. Le texte prévoit de doubler d’ici 2035 les volumes d’eau stockés dans des retenues artificielles, communément appelées « bassines » par leurs opposants. Un objectif ambitieux qui suscite de vives tensions entre les syndicats agricoles traditionnels et les défenseurs de l’environnement.
Des mesures pour faciliter la construction de retenues
Concrètement, la loi assouplit les contraintes techniques pour la création de retenues colinaires de moins de 3 hectares. Elle supprime l’obligation d’organiser des réunions d’information publique et allège le cadre réglementaire des prélèvements et de l’irrigation. En parallèle, elle renforce la présence des agriculteurs au sein des instances locales de gouvernance de l’eau.
Actuellement, la quantité d’eau stockée à des fins agricoles est estimée à 800 millions de mètres cubes, soit environ 5 % des 17 milliards de mètres cubes stockés globalement en France. Le ministère de l’Agriculture reconnaît lui-même ne pas connaître précisément ce volume, ce qui rend l’objectif de doublement d’autant plus ambitieux.
Réactions contrastées dans le monde agricole
Les syndicats traditionnels – FNSEA, Jeunes Agriculteurs, Coordination Rurale – saluent des avancées majeures. « Il faut que ces retenues profitent à tout le monde, pompiers, particuliers. L’accès à l’eau est devenu crucial, surtout dans l’Aude où les sécheresses s’enchaînent depuis 2022 », explique Jean-Baptiste Sablairoles, vice-président audois des Jeunes Agriculteurs.
À l’inverse, la Confédération Paysanne dénonce un « entérinement du modèle productiviste qui nous conduit dans le mur ». Sa porte-parole dans l’Hérault, Morgane Barra, s’insurge : « Ces ouvrages hydrauliques sont des hérésies. Avec les canicules que nous vivons, une bonne partie de l’eau stockée sera perdue par évaporation. Et est-ce que nous aurons encore la ressource dans dix ans pour les remplir ? »
L’inquiétude des défenseurs de l’environnement
Les organisations environnementales montent également au créneau. Le collectif Coord’eau 34 s’inquiète de l’évolution de deux projets de retenues hivernales dans l’Hérault, à Florensac et Pouzols. Son porte-parole, Tristan Baudouin, alerte : « Est-ce que les études d’impact vont être balayées d’un revers de main ? Quel va être le coût de ces projets alors que les prix de l’énergie flambent ? » Il craint une privatisation de l’eau au profit du monde agricole, au détriment des particuliers et des industries.
Les détracteurs rappellent que seules 7 % des terres agricoles sont irriguées. Mais la canicule de cet été confirme une hausse exponentielle des besoins. « Les trajectoires prévoient déjà une baisse de la ressource. Si on en capte davantage pour l’agriculture… Même le Rhône, qui alimente une partie de la région via Aqua Domitia, pourrait dépendre des pluies hivernales d’ici 30 ans. Plutôt que des solutions court-termistes, il faut une transition du modèle agricole », insiste Tristan Baudouin.
Un conflit d’usage inévitable
Entre sécheresses à répétition et réchauffement climatique, la question de l’eau devient centrale. La loi d’urgence agricole, en facilitant la création de mégabassines, ne fait qu’accentuer les tensions entre nécessité d’irrigation et préservation de la ressource. Les prochains mois montreront si ces ouvrages répondront aux besoins ou s’ils exacerberont les conflits d’usage.



