Une crise de l'assainissement qui menace la santé et l'environnement
La Guadeloupe fait face à une situation alarmante en matière de traitement des eaux usées. Sur les dix-sept stations d'épuration (STEP) que compte l'archipel, seulement quatre sont actuellement fonctionnelles et conformes aux normes en vigueur. Cette défaillance majeure du système d'assainissement entraîne le déversement direct d'eaux usées non traitées dans le milieu marin et les cours d'eau, créant ainsi des risques sanitaires considérables pour la population et accélérant la dégradation des écosystèmes aquatiques.
Des lieux de villégiature contaminés
À la section Diane de Petit-Bourg, les bords de la rivière La Lézarde attirent régulièrement des familles venues pique-niquer et se baigner dans un cadre bucolique entouré de champs où paissent des vaches. Pourtant, les autorités sanitaires qualifient cette eau de "qualité insuffisante" pour la baignade depuis plusieurs années. Les prélèvements effectués par l'agence régionale de santé révèlent la présence d'indicateurs de contamination fécale, mettant en lumière les dangers potentiels pour les usagers.
"On n'a aucune idée si ce spot est autorisé ou non à la baignade", confie Édouard, un habitué des lieux âgé de 35 ans. "L'eau n'est peut-être pas de bonne qualité, mais c'est comme partout en Guadeloupe". Cette résignation témoigne de l'ampleur du problème qui touche l'ensemble du territoire guadeloupéen.
Un système d'assainissement défaillant
La Chambre régionale des comptes de Guadeloupe a publié un rapport début février qui dresse un constat sans appel : "Seules quatre des dix-sept stations d'épuration de plus de 2 000 équivalents habitants sont conformes et beaucoup sont à l'arrêt". Bien que trois stations supplémentaires soient entrées en conformité depuis 2023, la situation reste critique.
Pierre Grimaud, président de la chambre, souligne que "l'assainissement est le parent pauvre de la gestion de l'eau sur le territoire, les choix politiques ayant été faits en faveur de l'eau potable". Cette priorisation s'est traduite par une réduction drastique du plan pluriannuel d'investissement, passant de 180 millions d'euros à seulement 34 millions pour la période 2023-2027.
Des conséquences écologiques dramatiques
Les magistrats de la Chambre régionale des comptes précisent que les réseaux d'assainissement, "mal connus, vétustes et fuyards, ne collectent qu'un peu plus d'un tiers des effluents rejetés par les usagers". Lorsque les eaux usées parviennent enfin aux stations d'épuration, leur traitement s'avère insuffisant, conduisant à des rejets massifs et non conformes dans la nature.
Maïtena Jean, cheffe du service patrimoine naturel au Parc national de la Guadeloupe, témoigne : "Nous avons déjà plusieurs fois constaté de la mortalité, notamment animale, dans les rivières en aval des STEP, ce qui a donné lieu à des procédures de la police de l'environnement".
Une menace pour le milieu marin
Thibaut Glasser, chef du pôle marin du Parc national, rappelle que "le problème d'assainissement est la deuxième cause du déclin du milieu marin après le dérèglement climatique". Une étude de décembre 2025 établit que "la couverture en micro-algues a augmenté de 85%" en raison du déclin des herbivores mais aussi de l'augmentation des nutriments.
"Les eaux usées enrichissent l'environnement en carbone, en azote et en phosphore", explique Thibaut Glasser, précisant que ces éléments agissent comme des boosters pour la prolifération algale. Le spécialiste souligne également que "dans les îles, le modèle de l'assainissement collectif n'est pas adapté", y compris pour les systèmes de phyto-épuration qui "ne filtrent que le carbone".
Une bombe à retardement sanitaire
Les observateurs qualifient cette situation de "bombe à retardement" depuis plusieurs années, craignant que les eaux de baignade ne deviennent progressivement infréquentables. Le montant alloué à la réhabilitation des stations d'épuration permettra à peine de remettre en état trois nouvelles stations sur les dix non conformes d'ici 2025, excluant totalement les petites stations de moins de 2 000 équivalents habitants, pourtant toutes défectueuses.
Cette crise de l'assainissement, couplée aux problèmes d'accès à l'eau potable, représente un défi majeur pour les autorités guadeloupéennes qui doivent faire face à des enjeux sanitaires, environnementaux et économiques de grande ampleur, alors que le territoire dépend largement du tourisme et de la qualité de son environnement naturel.



