Un hiver particulièrement éprouvant pour le canal du Midi
Le canal du Midi, œuvre historique de Pierre-Paul Riquet vieille de 350 ans, a connu une fermeture exceptionnellement longue cet hiver. Habituellement fermé seulement en janvier et février pour des travaux d'entretien, il a dû interrompre la navigation dès le 3 novembre dernier, ne rouvrant partiellement que le 25 mars et complètement ce samedi 18 avril. Cette période de "chômage" inédite est directement liée à une succession d'événements climatiques extrêmes qui ont mis à rude épreuve cette voie d'eau reliant l'Atlantique à la Méditerranée.
Des intempéries en cascade
Christophe Beltran, chef du service territorial Aude-Hérault pour Voies navigables de France (VNF), basé à Béziers, résume la situation : "Oui, cela a été un hiver compliqué… Je n’ai jamais vécu un tel cumul de problèmes." Tout a commencé par la sécheresse estivale de l'année dernière, qui a vidé les barrages d'alimentation, obligeant une fermeture précoce. Les pluies exceptionnelles qui ont suivi auraient pu soulager le canal, mais elles ont été accompagnées des tempêtes Nils et Pedro en février, causant des dégâts considérables.
Sur le secteur Aude-Hérault, 950 arbres ont été arrachés en seulement deux jours, tombant dans le canal ou sur ses berges, notamment dans le Minervois, à Agde, Colombiers, et autour du tunnel de Malpas. Le déblaiement a été complexe, nécessitant l'utilisation de chemins de halage parfois trop étroits pour les engins. De plus, les berges ont subi des dommages importants, avec des sections entières emportées par les racines des arbres et des talus glissés, fragilisés par l'abattage antérieur de 32 000 platanes malades du chancre coloré.
Réouverture en mode dégradé et adaptation
Malgré la réouverture, le canal fonctionne "en mode dégradé", selon Christophe Beltran. Pour mieux gérer cette situation, VNF a intensifié la communication avec les usagers, notamment les loueurs de bateaux, pour planifier les navigations. Une application, Navi, a été mise à profit : les plaisanciers peuvent désormais signaler en temps réel des obstacles comme des branches sous l'eau ou des hauts-fonds, une nouveauté cet été visant à améliorer la sécurité.
Malgré ces défis, la haute saison touristique commence sur une note positive : les barrages d'alimentation et les naphres phréatiques sont pleins, limitant les prélèvements agricoles et assurant un débit suffisant. Le site emblématique des neuf écluses de Fonseranes devrait ainsi accueillir ses 5 000 bateaux annuels, dont la moitié pilotée par des étrangers, confirmant sa place de première destination de navigation intérieure en France.
Des enjeux à long terme
Cependant, des préoccupations persistent. Le canal du Midi n'a pas encore rattrapé la baisse de fréquentation de 15 % enregistrée pendant la pandémie de Covid-19. De plus, le réseau des voies navigables de France, qui comprend 8 500 km de cours d'eau et 4 000 écluses, souffre d'un sous-investissement chronique. La Cour des comptes estime qu'il manque 100 millions d'euros par an pour l'entretien, avec une remise à niveau totale évaluée à 3,8 milliards d'euros. Le canal du Midi, déjà fragilisé par l'abattage des platanes et les contraintes climatiques du sud de la France, n'échappe pas à ce désinvestissement, avec une réduction des effectifs de VNF à Béziers de 120 à 85 salariés en quinze ans.
Le rôle crucial des éclusiers saisonniers
Pour assurer le fonctionnement, 80 personnes sont embauchées chaque saison dans l'Aude et l'Hérault pour manœuvrer les écluses. Ces postes saisonniers, ouverts à tous avec une préférence pour l'autonomie et une connaissance de l'anglais, attirent un taux de retour de 90 % d'une année sur l'autre. Les éclusiers travaillent quatre jours par semaine, avec des horaires de 9h à 12h et de 13h à 19h, et reçoivent un salaire légèrement supérieur au SMIC, sans logement fourni par VNF.
En somme, le canal du Midi, bien que rouvert, fait face à des défis multiples liés au climat et au financement, tout en demeurant un joyau du patrimoine français nécessitant une attention soutenue pour préserver sa navigabilité et son attractivité touristique.



