Le paysage des droits TV du football en France connaît un nouveau bouleversement. beIN Sports perd la diffusion de la Liga au profit de DAZN, et le match de Ligue 1 du samedi après-midi rejoint désormais l'offre Ligue 1 +. Cette reconfiguration, qui pourrait sembler anodine, a des conséquences directes sur le portefeuille des supporters et, surtout, sur la tentation de se tourner vers des solutions illégales comme l'IPTV.
Une offre fragmentée qui pousse à la débrouille
Pour suivre l'ensemble du football européen de haut niveau cette saison, il faut désormais souscrire à quatre abonnements différents : Canal+ Sport (Premier League, Ligue des champions, Ligue Europa, Conference League), beIN Sports (Ligue 2, Coupe de France, Bundesliga), DAZN (Serie A, Liga) et Ligue 1 + (Ligue 1). Le coût total atteint 68 euros par mois, soit 816 euros par an. Un montant conséquent qui, selon Jean-Pascal Gayant, économiste du sport, pourrait paradoxalement ne pas être plus mal perçu qu'avant. « Je dirais même que le fait que Ligue 1 + a récupéré le dernier match qui lui manquait, cela rajoute tout de même de la cohérence, c'est une offre qui est un peu plus simple pour le consommateur », juge-t-il.
Pourtant, cette fragmentation croissante a un effet pervers : elle incite les supporters les plus passionnés à se tourner vers l'IPTV, ces boîtiers illégaux qui, pour 30 à 50 euros par an, donnent accès à des milliers de chaînes et de contenus. C'est le cas d'Antoine, supporter du Stade Rennais, qui a franchi le pas il y a une semaine. « Au départ je partais pour prendre un abonnement Ligue 1 + avec un ami, comme l'année passée. Nous comparions les offres DAZN/Ligue 1 avec ou sans Disney+. Globalement le tarif était autour des 250 euros par an. Sachant qu'il faudra encore rajouter le prix des billets de matchs au Roazhon Park où, aujourd'hui on a difficilement une place à moins de 40 euros, raconte-t-il. Le week-end suivant, en soirée, j'en discute avec un ami qui me propose un IPTV à 30 euros l'année. C'était vite vu. »
Un arbitrage entre coût et risque
Pour Jean-Pascal Gayant, ce choix n'est pas anodin. « Le piratage c'est une forme d'arbitrage entre le coût et le risque. Il y a tout un spectre de consommateurs qui s'interrogent, qui sont prêts à souscrire des abonnements si ceux-ci sont raisonnables, mais qui basculent dans le piratage vu le morcellement de l'offre. A voir si la loi contre le piratage pourra apporter des réponses à cette problématique », analyse-t-il. Simon, lui, a basculé il y a sept ans, au début du partage des droits entre Canal+ et beIN. « J'ai trouvé très injuste. C'est un sentiment partagé par plusieurs consommateurs d'IPTV. J'ai réellement senti qu'aucun parti, que ce soit les clubs, la Ligue ou les diffuseurs n'ont pris en compte l'avis et la situation des supporters, explique-t-il. Ils ont décidé de cet éclatement de la diffusion des matchs sans nous consulter, ce qui a abouti à nous forcer à prendre un abonnement supplémentaire pour suivre notre équipe. »
Simon justifie son passage à l'illégalité par la financiarisation excessive du football. « Quand je vois la financiarisation à outrance du foot, avec des maillots toujours plus chers, des places au stade toujours plus chères et des évènements toujours plus payants, je sais que sans ce service, je ne pourrais pas assurer le minimum, à savoir suivre mon équipe à la télé. » Il critique également les choix des dirigeants : « Au vu des décisions des clubs et de la Ligue ces dernières années (Mediapro, le soi-disant milliard de droits TV, CVC, nouveaux locaux de la LFP extrêmement cher, augmentation du salaire du président de la Ligue…) je pense que l'exemple doit venir d'en haut d'abord. Là, j'ai l'impression qu'aucune prise de conscience de la part des dirigeants n'est à l'ordre du jour, donc je refuse tout bonnement de financer leurs erreurs, je préférais encore ne plus avoir accès aux matchs que de payer pour eux. »
Un manque à gagner de 400 millions d'euros
Le manque à gagner pour la LFP et les clubs est estimé à environ 400 millions d'euros la saison dernière, un montant « pas négligeable » selon Jean-Pascal Gayant. Malgré cela, la lutte contre le piratage ne semble pas en mesure de ramener les supporters vers la légalité. Le chiffre de huit millions de boîtiers IPTV installés dans les foyers français pourrait continuer d'augmenter. Tant que l'offre restera fragmentée et les tarifs élevés, il ne faut pas s'attendre à des résultats miracles. Les supporters, eux, continueront de chercher des solutions adaptées à leurs moyens et à leur passion, quitte à enfreindre la loi.



