L'humanité extrait chaque année environ 50 milliards de tonnes de sable et de graviers, dont six milliards proviennent des fonds marins, faisant de cette ressource la deuxième plus exploitée au monde après l'eau. Selon Pascal Peduzzi, directeur au Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), « notre utilisation du sable nous met le dos au mur ». En 2022, il alertait sur la tension entre l'érosion accélérée des plages et la pénurie de sable exploitable, due à la surexploitation pour la construction.
Une consommation mondiale en pleine explosion
Le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) absorbe à lui seul plus de 80 % du sable extrait. Son utilisation a triplé en vingt ans, portée par l'urbanisation galopante, notamment en Asie et en Afrique. Partout, des gratte-ciels et des extensions sur la mer voient le jour, comme à Singapour ou Dubaï. Les autoroutes nécessitent 30 000 tonnes de sable pour un kilomètre d'ouvrage.
Si les modes de construction actuels persistent, la demande de sable pourrait augmenter de 45 % d'ici à 2060. Pourtant, le sable des déserts est inutilisable pour la construction. « Ce qui coûte cher dans le granulat, c'est son transport », explique Hugues Bauer, géologue au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Le prix de ce matériau double à partir de 30 km de distance, d'où son prélèvement à proximité des bassins de consommation.
Des extractions aux conséquences dévastatrices
Au niveau mondial, le granulat est prélevé dans des carrières terrestres, raclé dans les rivières et sur le littoral, ou aspiré par des bateaux dragueurs au fond de l'océan, comparés par les Nations unies à des « aspirateurs géants ». Dans les pays où la réglementation est faible, l'extraction des sables participe à l'érosion côtière et augmente l'énergie des vagues, rendant les zones côtières plus vulnérables aux tempêtes.
L'architecte et militante écologiste Léa Hobson, autrice de Désarmer le béton (éditions La Découverte), qualifie ce matériau « d'arme de destruction du vivant, pour les hommes car cette industrie est extrêmement polluante, et pour l'environnement, avec la dégradation irréversible de rivières et de fleuves ». Elle rappelle que la production d'un mètre cube de béton nécessite 125 à 175 litres d'eau, 350 kg de ciment, 800 kg de sable et 1 000 kg de granulats.
Repenser la construction en France
En France, le secteur de la construction n'a rien de comparable à ceux d'Asie ou d'Afrique, mais Léa Hobson interroge notre manière de construire et d'habiter. « Alors que le béton est une source de nuisance, et que nous vivons une grave crise du logement, il serait temps de s'occuper des millions de logements vacants dans notre pays, dont les millions de passoires thermiques ». La France compte environ 3,1 millions de logements vacants, soit 8,2 % du parc total. « C'est sur ces logements des années 1960 qu'il faudrait mettre le paquet, en les rénovant plutôt qu'en les démolissant », appuie l'architecte.
Près de 40 % des émissions de gaz à effet de serre en France proviennent de l'industrie de la construction. Une option serait d'utiliser du béton « recyclé », qui utilise des granulats issus de la démolition. Le village des athlètes construit à Saint-Denis pour les Jeux olympiques et paralympiques de 2024 a intégré des granulats recyclés, et le ciment a été remplacé par du laitier de haut-fourneau. Ce chantier aurait réduit de 40 % à 50 % les émissions de CO2 par rapport à un chantier classique.
Le recyclage, une fausse solution ?
En France, plus de trois quarts des déchets minéraux du bâtiment sont valorisés, mais ils servent très majoritairement comme sous-couche routière ou remblais. Léa Hobson estime que la communication autour du recyclage relève toujours de « l'enfumage », car le recyclage n'entraîne pas de diminution significative de consommation de produits neufs et dépend de l'industrie du déchet. Armelle Choplin, géographe et urbaniste, professeure à l'université de Genève, estimait dans Libération que le béton « vert » vire à l'opération de « greenwashing », car il « reste encore marginal par rapport à l'immensité de leur production ». Elle propose plutôt de valoriser les matériaux ancestraux et durables comme la brique de terre, la paille ou la pierre sèche.



