Malgré les fortes chaleurs estivales, il est désormais interdit de se baigner dans de nombreux lacs du Parc national des Pyrénées. Après un an et demi de concertation, des arrêtés préfectoraux, entrés en vigueur début juin, ont radicalement modifié la réglementation : la baignade et les activités nautiques y sont prohibées. « Cet été, il n’y a plus rien qui flotte et il n’y a plus rien dans l’eau », résume Jérôme Lafitte, chargé de mission « Faune » du Parc, interrogé par 20 Minutes.
Protéger un milieu fragile
L’objectif est de protéger en urgence un milieu naturel fragile, de plus en plus sollicité en raison des vagues de chaleur répétées. L’interdiction concerne la zone dite « cœur du Parc », soit 45 000 hectares. Au total, 76 lacs (sur 300) et plus de 700 laquets sont concernés. « Ces derniers sont petits mais présentent de gros enjeux de biodiversité », précise Jérôme Lafitte. Des panneaux sont en cours d’installation pour informer les randonneurs de ce changement. Une trentaine d’agents, dotés d’un pouvoir de police, seront également déployés. La pêche reste autorisée, à condition de rester au bord du lac.
Une pression croissante sur la montagne
La pression sur la montagne s’est fortement accentuée ces dernières années. « Les vagues de chaleur en sont la principale cause, estime Aurore Ivaldi, conseillère technique Montagne à la Fédération française de randonnée. Cela ne se limite pas aux mois de juillet-août puisque l’année dernière, on a constaté un afflux sur des lacs de montagne dès le mois de juin. » Selon les spécialistes, le phénomène ne se limite pas à une simple baignade pour se rafraîchir : depuis sept ou huit ans, on observe de plus en plus de pratiquants de paddle ou de planche à voile sur ces plans d’eau. Le matériel, de plus en plus léger, se transporte facilement en montagne. Le « ruisseling », qui consiste à se promener les pieds dans l’eau, est également en vogue.
Les baigneurs en montagne ont changé : alors qu’auparavant il s’agissait de randonneurs qui se lavaient, ce sont désormais des vacanciers avec « la serviette de bain et les tongs dans le sac », souligne Jérôme Lafitte. Le lac de Gaube, à Cauterets, est tellement facile d’accès que les gens s’y rendent « comme à la plage », regrette-t-il.
Une hausse des températures de 1,9 °C depuis 1959
L’Observatoire pyrénéen du changement climatique a enregistré une hausse de la température de 1,9 °C depuis 1959. À l’horizon 2050, ce sont 2,4 °C supplémentaires qui sont annoncés. « On a une hausse de la température de l’air, mais aussi de l’eau, insiste Jérôme Lafitte. Les lacs d’Ayous en Ossau sont très connus et là-bas, en été, l’eau monte jusqu’à 23 °C. » Les espèces endémiques pâtissent de cette pression humaine : on assiste à un « crash de la biodiversité ». Le desman des Pyrénées, ou rat trompette, a perdu 40 % de son aire de répartition depuis les années 1990.
Dans les lacs, l’eau ne se renouvelle que peu ou pas. Les crèmes solaires, mais aussi les produits antimoustiques et antitiques, ont un impact sur les insectes, mollusques et autres amphibiens. « Or, ils sont à la base de la chaîne alimentaire, avec des conséquences néfastes possibles sur toutes les espèces », pointe le porte-parole du Parc. Les spécialistes constatent également l’essor de maladies, comme le ranavirus, qui n’existaient pas auparavant dans le parc. « Elles créent des mortalités massives chez les amphibiens », alerte Jérôme Lafitte. Le randonneur, avec ses chaussures ou son matériel, transporte le virus d’un plan d’eau à l’autre. Dans certains lacs prisés, on observe aussi une prolifération d’algues liée au piétinement des berges.
Des zones d’activité nautique préservées
L’amende pour ceux qui tenteraient malgré tout de se baigner est de 135 euros. Le Parc a toutefois tenu à préserver la baignade et les activités nautiques dans les vallées : celles-ci restent possibles dans la zone qui entoure le parc, à condition de respecter les bonnes pratiques. Un guide de bonnes pratiques est en cours de rédaction par le Parc. Par exemple, si l’on se lave en montagne, il vaut mieux prendre de l’eau, se savonner et se rincer sur l’herbe plutôt que dans la rivière, car le sol joue un rôle de filtration.
« Il y a un vrai déficit d’informations sur ce sujet, déplore Aurore Ivaldi. Même les gestionnaires d’espaces ne sont pas encore synchrones sur leur ordre de marche. » Selon elle, c’est cet échec à sensibiliser qui conduit à cette phase d’interdiction dans l’urgence, « qui pourrait être mal comprise ». Dans les Pyrénées, quelques sites pilotes ont déjà fait l’objet d’une réglementation et « une fois qu’on a informé, on voit qu’il y a quand même un respect et une bonne assimilation des consignes par les gens », veut croire Jérôme Lafitte.



