À l'origine, le site de Port Grimaud, au fond du golfe de Saint-Tropez, n'était qu'un vaste marécage de 80 hectares, considéré comme insalubre et utilisé pour charger du sable sur des tartanes. En 1966, l'architecte François Spoerry y a créé une « Venise provençale », une cité lacustre unique en son genre. Aujourd'hui, à l'occasion de son 60e anniversaire, on découvre que cette transformation radicale n'a pas chassé la faune et la flore, mais les a au contraire diversifiées. La biodiversité s'est adaptée, trouvant refuge dans les canaux, les jetées, les pontons et même les bâtiments.
Une transformation radicale du paysage
Avant la construction, le marais était un lieu peu fréquenté, à l'exception de quelques pêcheurs et carriers. Les travaux ont profondément modifié l'hydrologie et la topographie. Des canaux ont été creusés, des terres remblayées, des maisons bâties sur pilotis. L'eau saumâtre, douce et salée s'y mélange, créant un écosystème original. Pendant longtemps, personne ne s'est vraiment intéressé à la vie sauvage de ce lieu artificiel. Mais depuis peu, l'association Vivre et aimer Port Grimaud, fondée par des habitants passionnés, a décidé de combler cette lacune.
Un inventaire inédit de la biodiversité
Natacha Balaÿ, naturaliste et médiatrice scientifique, et Natacha Lamy, docteure en biologie marine, ont lancé un relevé systématique des espèces présentes. « Lorsque nous avons lancé l’association, nous avons remarqué qu’il y avait très peu d’inventaires, voir pas du tout. Ils sont essentiels, on protège mieux ce que l’on connaît », insiste Natacha Balaÿ. Pour collecter les données, elles utilisent des appareils photo, des drones sous-marins, et font appel aux résidents pour partager leurs observations. Cette approche de science participative enrichit une base de données scientifique en pleine croissance.
Des habitats variés pour des espèces menacées
Les canaux de Port Grimaud offrent un refuge aux jeunes civelles, les alevins de l'anguille européenne (Anguilla anguilla). Cette espèce, classée en danger critique d'extinction par l'UICN, trouve dans les eaux calmes et riches en nourriture des canaux un lieu de croissance idéal pendant plusieurs années avant de regagner la mer. C'est une découverte récente qui a surpris les scientifiques. La jetée, quant à elle, abrite deux autres trésors : la grande nacre (Pinna nobilis), également en danger critique d'extinction, et le cladocore en touffes (Cladocora caespitosa), un corail endémique de Méditerranée considéré comme en danger. « La jetée a une surface idéale pour la colonisation de ce corail », précise Natacha Lamy.
Un rôle de nurserie pour la faune marine
Outre les canaux et la jetée, les plagettes, les mises à l'eau, les pontons et les enrochements forment une mosaïque d'habitats. Le plan d'eau intérieur agit comme une nurserie pour de nombreux poissons, qui profitent du mélange d'eau saumâtre, douce et salée. La Giscle, le fleuve côtier qui alimente le site, est classée Zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF) de niveau 2, en raison des espèces remarquables qu'elle héberge. Cette diversité aquatique est un atout précieux pour la région.
La vie sauvage dans les constructions
Les bâtiments eux-mêmes ne sont pas en reste. Les maisons aux toits typiques et aux façades colorées attirent les oiseaux comme l'hirondelle des fenêtres (Delichon urbicum) et le martinet noir (Apus apus), qui nichent sous les corniches. Les chiroptères (chauves-souris) trouvent également refuge dans les combles et les cavités, toutes ces espèces étant protégées par la loi. « Notre but est de faire découvrir toute cette biodiversité aux habitants mais aussi au gestionnaire pour l’orienter dans ses décisions, notamment dans les prochains grands travaux prévus, afin de préserver cette richesse », prévoit Natacha Balaÿ.
L'association espère que cet inventaire permettra de sensibiliser le public et d'intégrer la protection de la nature dans l'entretien et les futurs aménagements de la cité lacustre. Port Grimaud, 60 ans après sa naissance, prouve que l'architecture peut coexister avec une biodiversité riche et fragile, pour peu que l'on prenne le temps de l'observer et de la respecter.



