Sur l’île Sainte-Marguerite à Cannes, le cimetière musulman s’apprête à connaître une transformation majeure. Après des années de recherches historiques, la municipalité souhaite valoriser ce lieu de mémoire qui abrite 274 défunts algériens, morts en captivité au XIXe siècle. Le site, longtemps méconnu et envahi par la végétation, s’étend sur 2 200 mètres carrés.
Un passé longtemps oublié
Le cimetière musulman de l’île Sainte-Marguerite ne ressemble à aucun autre. Les tombes se présentent sous la forme de simples cercles de pierres, orientés vers La Mecque. Certaines, plus petites, témoignent de la présence d’enfants morts. Entre 1842 et 1883, 274 Algériens, opposants à la conquête coloniale française et membres de la smala de l’émir Abdelkader, y ont été enterrés. Pendant des décennies, le lieu est resté dans l’ombre, presque effacé par la végétation.
« On a détenu ici entre 3 000 et 4 000 prisonniers sur une quarantaine d’années », explique Christophe Roustan-Delatour, directeur adjoint et responsable scientifique des musées de Cannes. Longtemps, l’histoire exacte du lieu est restée floue. Une ancienne stèle portant l’inscription « À nos frères musulmans morts pour la France » entretenait une confusion sur l’identité des défunts. « Cette mention était historiquement fausse, rappelle l’historien. Ces hommes avaient combattu contre la France avant d’être emprisonnés ici. »
Un travail de recherche minutieux
À partir de 2018, la mairie a engagé un vaste travail de recherche. Archives militaires, documents coloniaux, registres d’inhumation : historiens et universitaires ont tenté de reconstituer l’histoire des prisonniers. L’enquête, menée par l’historienne Anissa Bouayed, a permis d’établir pour la première fois la liste nominative des personnes inhumées.
Après la Seconde Guerre mondiale, puis la guerre d’Algérie, la végétation a recouvert le cimetière. Il a été redécouvert au début des années 1970 par des harkis employés à l’Office national des forêts. « Beaucoup de gens connaissaient l’existence du cimetière, sans vraiment savoir qui étaient les personnes enterrées ici », souligne Christophe Roustan-Delatour. Les recherches ont replacé Sainte-Marguerite dans l’histoire plus large des déportations durant la conquête de l’Algérie.
Un projet de valorisation
La municipalité travaille actuellement à un projet de valorisation du cimetière, afin de mieux accueillir les visiteurs tout en préservant la dimension spirituelle du lieu. Le futur parcours prévoit une circulation aménagée pour éviter de marcher sur les sépultures, des espaces de contemplation, un muret en acier corten et une stèle portant les noms des 274 défunts en plusieurs langues.
L’artiste algérien Rachid Koraïchi, connu pour son travail au cimetière musulman du château d’Amboise, doit participer au projet avec une œuvre calligraphique. L’ensemble devra toutefois franchir plusieurs étapes administratives, car le cimetière, appartenant à l’État, est soumis à de nombreuses protections environnementales et patrimoniales.
Une mémoire apaisée
Sur l’île, trois espaces funéraires coexistent : le cimetière communal, le cimetière militaire et le cimetière musulman. Le maire de Cannes, David Lisnard, affirme avoir pris la mesure de ce dernier en redécouvrant régulièrement l’île depuis son enfance. « Quand je suis devenu maire, j’ai eu l’idée de redonner à ce lieu une dignité, une dimension mémorielle, par respect pour les morts », explique-t-il.
Au-delà de la seule histoire du site, l’élu inscrit cette réflexion dans le contexte des relations entre la France et l’Algérie. « La France doit défendre ses intérêts, y compris ceux de l’Algérie, mais on a des intérêts communs », estime-t-il. Il appelle à une lecture dépassionnée de l’histoire : « Il faut regarder les faits sans surenchère, ni lecture morale a posteriori. »



