Le camp militaire de Canjuers, dans le Var, est le théâtre d'une nouvelle campagne de fouilles archéologiques qui s'étendra sur trois ans. L'objectif est d'étudier les sociétés de chasseurs-cueilleurs et leur paléoenvironnement durant la transition entre la fin du Paléolithique et le début du Mésolithique. Les 35 000 hectares du camp, presque intégralement préservés de l'activité humaine, offrent un laboratoire de recherche exceptionnel.
Un camp ouvert à la recherche scientifique
Le commandant Olivier, officier chargé de l'environnement du 1er régiment de chasseurs d'Afrique (1er RCA), précise : « Pour présenter un autre aspect de Canjuers et contribuer à la valorisation du patrimoine naturel du département, le camp est ouvert à la recherche scientifique sur autorisation, lorsque ça ne gêne pas nos activités. »
Cet été, en plus des archéologues, des naturalistes suivent la vipère d'Orsini et des paléontologues du Muséum d'histoire naturelle de Paris recherchent des fossiles de petits dinosaures vieux de 65 millions d'années.
Un chantier-école pour les étudiants
Dirigé par l'archéologue Julia Ricci, enseignante-chercheuse à l'université de Toulouse Jean-Jaurès, et Benjamin Audiard, chercheur en anthracologie (étude des bois carbonisés), ce chantier école forme des étudiants en licence et master de préhistoire aux méthodes de l'archéologie. « Nous sommes entre 12 et 15 personnes sur le terrain. Avec des étudiants bénévoles qui viennent de Toulouse, Paris, Lyon, Rennes, Pise, Gènes ou encore Aix-en-Provence. Ils ont été sélectionnés sur environ 80 candidatures », explique Julia Ricci.
La sélection est restrictive, mais d'autres étudiants auront leur chance en 2027 et 2028, puisque la campagne s'étend sur trois ans. Les fouilles se déroulent dans des gorges entre Comps-sur-Artuby et Seillans, au sein du complexe archéologique des Baumes de la Bruyère.
Des cavités naturelles et des découvertes prometteuses
« Il s'agit de petits abris-sous-roche caractéristiques de la Provence, de forme plutôt ronde, creusés naturellement par l'érosion dans les calcaires jurassiques », précise Julia Ricci. Les cavités ont été repérées via les archives spéléologiques du Var. « En 2023, lors de nos premières prospections, nous avons repéré du matériel en surface : de la céramique et des éclats de silex. Cela nous a conduits à réaliser des sondages », ajoute-t-elle.
Le protocole est rigoureux : les sédiments sont fouillés par fenêtres de quelques mètres carrés. Chaque vestige est dessiné, photographié, précisément situé et cartographié avant d'être prélevé et emporté dans les locaux de l'école primaire de Trigance, temporairement convertie en laboratoire. « Nous y disposons de microscopes pour observer nos trouvailles. » À l'issue de la campagne, le matériel « est envoyé au laboratoire CEPAM (Cultures et environnement, Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge) de l'université de Nice pour étude, avant d'être déposé au musée de Préhistoire de Quinson ».
Des transitions majeures étudiées
Les recherches se concentrent sur deux transitions majeures marquant la fin de la dernière glaciation et le réchauffement climatique actuel. « Nous étudions la transition entre la fin du Pléistocène (Paléolithique supérieur) et le début de l'Holocène (Mésolithique), soit entre 15 000 et 8 000 ans avant aujourd'hui », explique Julia Ricci. « En Provence, cela correspond à l'Épigravettien final et au premier Mésolithique, le Sauveterrien. »
Les deux cavités principales sont complémentaires. Dans la Baume 1, les couches à deux mètres de profondeur ont été protégées de l'érosion par des effondrements de parois dus au froid de la dernière glaciation. « Nous y avons trouvé des silex taillés (nucléus, grattoirs, pointes) et une parure exceptionnelle : une perle réalisée dans une dent de cervidé perforée avec des traces de teinture à l'ocre rouge. »
De l'autre côté de la rivière, la Baume 3 témoigne de l'époque holocène. Les limons fins de crue y ont préservé les vestiges. « Nous y avons découvert des foyers de feu, des restes de cerf et de sanglier consommés, ainsi que des perles faites de coquillages marins, des Columbella rustica. » Ces coquillages méditerranéens racontent une histoire de mobilités. « Ces objets montrent des contacts avec le littoral, tandis que certains silex révèlent des circulations s'étendant jusqu'aux Alpes et à la Ligurie italienne. Ces chasseurs-cueilleurs nomades se déplaçaient sur de vastes territoires. »
Un puzzle régional
Les résultats de ces fouilles permettent de comprendre comment les modes de vie humains et la nature ont changé au moment de la transition entre la fin de l'ère glaciaire et notre période climatique actuelle. Les recherches des Baumes de la Bruyère s'inscrivent dans une vision plus vaste. « Depuis dix ans, il y a des fouilles dans la vallée du Jabron voisine. On retrouve les mêmes parures en Columbella rustica et techniques d'outillage. C'est un puzzle régional que nous assemblons. »
Divers spécialistes contribuent aux recherches. L'anthracologue Benjamin Audiard analyse les charbons de bois prélevés dans les différentes couches sédimentaires des grottes pour comprendre l'évolution de la végétation locale et les fluctuations du climat lors du passage majeur entre la fin du Pléistocène et le début de l'Holocène. S'ajoutent les interventions de malacologues qui analysent les restes de coquilles, d'escargots par exemple, sur les sites de fouilles pour déterminer les climats anciens, les milieux végétaux et les modes de vie des populations humaines passées. Ils contribuent tous à la reconstitution paléoenvironnementale du site.
Pour conclure, Julia Ricci souligne l'intérêt du camp militaire : « L'accès est interdit au public ce qui empêche les fouilles clandestines comme c'est arrivé sur d'autres sites. »



