Œufs brouillés crémeux, avocado toast soigneusement dressé, pancakes, granola maison ou encore matcha latte. Sur Instagram et TikTok, le petit-déjeuner est partout. Les vidéos de recettes cumulant plusieurs millions de vues se succèdent. Pourtant, cette frénésie est relativement récente et tranche avec l'histoire française.
Un repas pas vraiment identifié
« Aujourd'hui, il y a un engouement de dingue de la jeune génération pour le petit-déjeuner. Et d'un autre côté, les plus anciens s'en foutent un peu », résume Thomas Clouet, auteur de 157 petits-déjeuners du monde (Flammarion). La France fait figure d'exception à l'échelle mondiale, selon lui. « On est quasiment le seul pays au monde à ne pas avoir de culture du petit-déjeuner », avance-t-il. Quand un petit-déjeuner anglais évoque immédiatement les baked beans, les œufs et les saucisses, ou qu'un petit-déjeuner allemand renvoie à des traditions bien identifiées, le modèle français reste beaucoup plus flou. « Le café, le thé, les viennoiseries, rien de tout ça n'est vraiment français à l'origine », rappelle-t-il.
Le petit-déjeuner n'apparaît d'ailleurs que tardivement dans les habitudes nationales. D'abord adopté par la bourgeoisie aux XVIIIe et XIXe siècles, il se développe véritablement avec la révolution industrielle. L'objectif est alors de permettre aux ouvriers de tenir toute la matinée : une naissance utilitaire bien loin de l'image lifestyle qu'il véhicule aujourd'hui.
Les jeunes générations ont les références du monde entier
Si le petit-déjeuner est devenu aussi populaire, les réseaux sociaux ont joué un rôle central dans cette transformation : « Aujourd'hui, la jeune génération est nourrie par les réseaux sociaux, venant du monde entier », explique Thomas Clouet. Le succès de l'avocado toast en est l'exemple parfait. Originaire des pays anglo-saxons, il s'est imposé dans les cafés parisiens comme dans les cuisines étudiantes. Même trajectoire pour les smoothies bowls, les granolas ultra-travaillés ou encore les custard toasts (tranche de pain de mie ou de brioche garnie avec de la crème) qui connaissent régulièrement des pics de popularité sur les réseaux.
Pour Thomas Clouet, cette mondialisation des habitudes matinales répond aussi à un besoin générationnel. « Les jeunes adorent qu'un truc leur permette de se différencier de leurs parents », analyse-t-il.
Un repas qui casse toutes les règles
Si le petit-déjeuner se prête particulièrement bien aux réseaux sociaux, c'est aussi parce qu'il échappe aux nombreuses règles qui encadrent les autres repas. « Le petit-déjeuner est ultra-disruptif », affirme Thomas Clouet. Selon lui, contrairement au déjeuner ou au dîner, ce repas est celui de toutes les libertés : « C'est le seul repas qu'on n'est pas obligé de prendre avec le reste de la famille ». C'est aussi le seul repas où les frontières entre le sucré et le salé disparaissent totalement. « On peut commencer par du fromage blanc avec du granola puis enchaîner avec des œufs, il n'y a pas d'ordre imposé », souligne-t-il.
Une souplesse qui correspond parfaitement aux logiques des réseaux sociaux, où l'individualisation et la personnalisation sont omniprésentes. Chaque utilisateur peut créer son propre petit-déjeuner, l'adapter à ses goûts, à ses contraintes alimentaires ou à ses objectifs de santé. Le succès des brunchs pousse encore plus loin cette logique. « Il n'y a pas vraiment d'horaire, les gens arrivent quand ils veulent, repartent quand ils veulent, se servent dans l'ordre qu'ils veulent », décrit Thomas Clouet.
L'Instagrammable, nouveau critère du petit-déjeuner
Pour être partagé sur les réseaux sociaux, le petit-déjeuner a pris un label bien particulier : celui d'instagrammable. « Ça doit être coloré, ça doit idéalement avoir des produits phares », explique Thomas Clouet. Avocat, graines de grenade, fruits rouges, matcha ou encore graines diverses sont devenus de véritables symboles visuels. Leur présence suffit souvent à transformer un plat banal en contenu potentiellement viral. L'image prend parfois autant d'importance que le goût. Un phénomène qui dépasse largement le cadre du petit-déjeuner mais qui trouve dans ce repas un terrain particulièrement favorable, témoigne l'expert.
Entre fantasme numérique et réalité
Reste une question : les Français mangent-ils réellement comme sur les réseaux sociaux ? Pas toujours, estime Thomas Clouet. « Prendre du temps pour se préparer un petit-déjeuner, ce n'était pas sa priorité », rappelle-t-il. Et même si les habitudes évoluent, la majorité des actifs continuent de manquer de temps avant de partir travailler. Pour autant, le spécialiste y voit un signal positif. Derrière les vidéos virales se cache une revalorisation d'un repas longtemps négligé. Et peut-être même l'émergence d'une nouvelle tradition : « Moi, aujourd'hui, j'aimerais qu'on invente un peu le petit-déjeuner à la française », confie-t-il.



