Une catastrophe climatique comme miroir des âmes
Dans son premier roman "Le ciel l'a mauvaise", la jeune romancière montpelliéraine Éléa Marini tisse un récit où le lien à l'autre, même fragile, ouvre la voie à une réparation au cœur du chaos du monde. Une tempête dévastatrice, quasi apocalyptique, et trois destins qui se croisent et finissent par faire route ensemble.
Un point de départ symbolique
Interrogée par Midi Libre, l'autrice explique que le puissant ouragan qui détruit la ville au début du roman est simplement un point de départ, presque un prétexte pour favoriser la rencontre de ses trois personnages : Bo, Isaac et Alma. Cette catastrophe climatique agit comme une forme de miroir des blessures, des colères, des deuils et des démons qui habitent chacun d'eux. Ce qu'elle voulait raconter, c'est comment, quand on est traversé par une très grande violence – qu'elle soit extérieure, climatique ou intérieure – on arrive, avec ce bagage, à créer des liens pour aller vers une forme de réparation.
Inspiration de l'ouragan Katrina
Éléa Marini s'est beaucoup inspirée de la tragédie de l'ouragan Katrina qui a frappé la Nouvelle-Orléans en 2005, mais elle a fait le choix de ne mettre dans le texte aucun marqueur temporel ou géographique. D'abord parce qu'elle n'a pas vécu cet événement, et qu'elle ne voulait pas se poser en sachante ou en documentariste. Elle a trouvé plus intéressant de traiter la tragédie climatique sur un mode plus symbolique et universel, et de regarder comment elle peut faire naître une communauté d'existences.
Des personnages cabossés qui se sauvent mutuellement
Bo, Isaac et Alma sont trois êtres très seuls et cabossés par la vie, mais qui vont se sauver mutuellement dans tous les sens du terme. Ce sont des personnes très blessées – la solitude est un thème qui lui est très cher – et elle avait cette idée d'explorer la question du lien comme moyen de reconstruction après un traumatisme. Et en même temps, c'est un lien qui n'est pas choisi, et c'est cela qu'elle trouvait intéressant. Comment on peut aller vers une forme de reconstruction, après un deuil ou une catastrophe, tout en étant d'abord dans quelque chose de l'ordre de la résistance. Ni cet enfant, ni cet homme ou cette jeune femme n'a envie d'être avec les autres : c'est la catastrophe qui les oblige.
Chacun subit la présence des deux autres, et pourtant des liens se créent, une forme d'attachement aussi, même s'il y a entre eux de la colère, de la rancœur, de l'insolence. Et c'est grâce à cette cohabitation forcée qu'ils peuvent commencer à réparer un peu les blessures intérieures qu'ils portent depuis si longtemps.
Des dialogues riches et travaillés
Le texte offre des dialogues très riches et travaillés. Pourquoi ce choix d'une oralité puissante ? L'autrice confie être très sensible aux dialogues en littérature et au cinéma depuis toujours. L'un de ses auteurs favoris, Steinbeck, utilise beaucoup l'oralité, en particulier dans Des Souris et des hommes, et elle trouve époustouflant la façon dont chez lui les dialogues disent beaucoup de choses sur le quotidien, les liens entre les personnages, leur origine, leur travail. Il lui semble que le dialogue, dans sa forme très simple et brute, permet de comprendre des personnages sans les décortiquer dans leur intériorité. Cela révèle à quel point il peut y avoir de la poésie dans le quotidien et de la beauté dans les échanges.
Un texte optimiste malgré le chaos
Éléa Marini raconte un monde où le chaos climatique bouleverse les trajectoires humaines. Pourtant, elle signe un texte optimiste. Elle est d'accord avec l'idée que c'est un texte optimiste, en dépit des choses très douloureuses que les personnages ont à traverser. Dans ce cataclysme, ils perdent des biens matériels, des êtres chers, un foyer… La question du foyer est centrale pour elle, parce qu'il représente le repère absolu. Mais s'ils sont amenés à poursuivre leur route dans le chaos, il y avait une évidence pour elle à amener une note plus lumineuse avec ce lien, même fragile, qui se crée entre eux. Dans l'irruption de la violence qui crée le chaos, elle a l'impression que c'est en s'agrégeant, en se réparant, en s'affrontant aussi, que les existences peuvent retrouver une véritable pulsion de vie.
6e édition du prix Habiter le monde
Lancé en 2021 par Midi Libre et la librairie Sauramps de Montpellier, le prix Habiter le monde salue un auteur qui a su témoigner, au milieu des modifications sociétales et climatiques que nous connaissons, de l'art et la manière d'habiter le monde. Pour la 6e édition, concourent : Les années souterraines de Hugo Lindenberg (Flammarion), Une salamandre à l'oreille de Fabrice Capizzano (Au Diable Vauvert), Les habitantes de Pauline Peyrade (éditions de Minuit), "Le ciel l'a mauvaise" d'Éléa Marini (éditions de L'Olivier), et On ne verra pas les fleurs le long de la route d'Eric Pessan (Aux forges de Vulcain).
"Le ciel l'a mauvaise", éditions de l'Olivier, 20 euros, 304 pages.



