Juliette aurait aimé parler vietnamien : « Je parle la langue du pays qui a colonisé celui de mes parents, c’est vraiment bizarre »
Témoignage – Juliette* a grandi en France dans un foyer vietnamien. Si ses parents parlaient la langue entre eux, ils ne la lui ont pas transmise. Il y a deux ans et demi, elle a commencé à prendre des cours en cachette, sans les prévenir. Propos recueillis par Isaure Dimanov.
Juliette a essayé d’apprendre la langue au collège et en master. « Un jour, j’étais au téléphone avec ma mère, et elle m’a demandé si je leur en voulais – à elle et à mon père – de ne pas m’avoir appris le vietnamien. La question sortait un peu de nulle part. Elle me l’a posée d’une manière très frontale, ce qui n’est vraiment pas habituel dans ma famille… »
Je vis au Japon depuis bientôt sept ans, mais j’ai grandi en région parisienne. Mes parents sont tous les deux vietnamiens du sud. Le vietnamien est une langue qui m’est très familière, qui me rappelle vraiment la maison. Mais je n’ai pas grandi en l’apprenant. Mes parents le parlaient entre eux, mais ils ne me l’ont jamais enseignée. Pourquoi ? Peut-être pour que je m’intègre mieux, ou parce qu’ils associaient cette langue à un passé douloureux. Aujourd’hui, je ressens un manque. Quand je suis avec ma famille, je comprends quelques mots, mais je ne peux pas participer aux conversations. C’est frustrant.
Il y a deux ans et demi, j’ai décidé de prendre des cours de vietnamien en ligne, sans le dire à mes parents. Je voulais leur faire la surprise, mais aussi éviter de les mettre mal à l’aise. J’ai commencé par les bases : l’alphabet, les tons, quelques phrases simples. C’est difficile, surtout les six tons qui changent complètement le sens des mots. Mais j’adore ça. Chaque leçon me rapproche un peu plus de mes racines.
Paradoxalement, je parle aussi le français, la langue du colonisateur. Cela crée un sentiment étrange, presque une trahison. Je maîtrise la langue du pays qui a dominé le Vietnam, alors que je ne parle pas celle de mes ancêtres. C’est vraiment bizarre, comme un héritage inversé. Mais apprendre le vietnamien, c’est pour moi une façon de réparer ce lien brisé, de renouer avec une partie de mon identité.
Mes parents ne savent toujours pas que je prends des cours. Je ne sais pas comment ils réagiraient. Peut-être seraient-ils fiers, ou peut-être cela raviverait-il de vieilles blessures. En attendant, je continue, en secret. Mon objectif est de pouvoir un jour avoir une vraie conversation avec eux, dans leur langue. Ce serait un cadeau immense.
Cette expérience m’a fait réfléchir à la transmission des langues familiales. Beaucoup d’enfants d’immigrés vivent la même chose : ils grandissent en entendant une langue sans la parler, et plus tard, ils regrettent ce vide. Pour moi, le vietnamien n’est pas juste une langue, c’est un héritage à perpétuer. Je ne veux pas que cette richesse se perde avec ma génération.
Juliette* a souhaité conserver l’anonymat.



