Country : Ella Langley détrône Mariah Carey et bouscule les clichés en France
Country : Ella Langley détrône Mariah Carey

La chanson Choosin’Texas d’Ella Langley a passé vingt-quatre semaines au sommet du Billboard Hot 100, battant ainsi le record détenu par Mariah Carey avec All I Want for Christmas Is You (vingt-deux semaines). Jamais un titre n’avait aussi longtemps occupé la première place du classement américain. En France, pourtant, la chanteuse country reste méconnue du grand public.

Un succès américain qui ne traverse pas l’Atlantique

« On est encore loin de pouvoir dire que la France est country », constate Georges Lang, voix historique de RTL qui défend les artistes de Nashville depuis des décennies. Pour beaucoup de Français, cette musique évoque surtout les cow-boys, les danses en ligne et une musique de « ploucs ». Lui-même s’est heurté à ces clichés : pour commercialiser une compilation de quatre CD, il l’a baptisée Nashville, limitant bottes et vestes à franges. « Je me suis moi-même censuré », reconnaît-il.

La danse country, elle, n’a pourtant rien de marginal. Selon une enquête Ifop reprise en 2019 par Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach dans une étude de la Fondation Jean-Jaurès, 9 % des Français majeurs avaient déjà pratiqué ou pratiquaient cette danse dans un club ou une association. Plus de 2 000 structures étaient alors recensées dans le pays. Un succès populaire qui ne se traduit pas forcément par une passion pour la musique.

Un « fond de mépris » persistant

C’est ce que constate Baptiste W. Hamon. L’auteur-compositeur-interprète, qui se définit plutôt comme singer-songwriter, a enregistré son premier album, L’Insouciance, à Nashville en 2016, avant de sortir Country en 2024. « En France, je pense qu’il y a toujours ce fond de mépris sur cette musique, parce qu’elle est méconnue. Si on ne lit la musique country que par le prisme des chansons qui passent au festival de line dance, on n’en a qu’une vision très, très limitée. »

Lui est tombé amoureux du genre au lycée grâce aux ballades de Townes Van Zandt, loin des soirées en santiags. Il en rappelle les racines européennes et afro-américaines et l’importance des mots. « Je pense que le texte est au cœur de la chanson country comme les chagrins d’amour, les échecs et les vies ordinaires… » Plus que d’autres genres, elle raconte selon lui les fragilités de ceux qui la chantent.

Michel Pampelune, fondateur du label Fargo et de l’Eldorado Americana Festival, partage ce constat : « Il y a eu un snobisme vis-à-vis de la country. » Quand aimer le blues ou le jazz était bien vu, écouter de la country vous faisait passer pour un « péquenot ». L’étude de 2019 montrait aussi que 15 % des personnes des catégories les plus modestes avaient déjà pratiqué la danse country, contre 6 % des plus aisées. Une différence sociale qui n’explique pas, à elle seule, les goûts musicaux, mais éclaire la place de cette culture en France.

Pourquoi les radios ne suivent-elles pas ?

Pour Michel Pampelune, Choosin’Texas a pourtant tout d’une ballade pop capable de séduire au-delà des amateurs de country. Il estime que les maisons de disques françaises ne poussent pas assez ces artistes auprès des radios généralistes, qui ne songent pas à les programmer.

Georges Lang a d’ailleurs une anecdote révélatrice. En 2009, il part à Londres interviewer Taylor Swift, déjà star country aux États-Unis avec deux albums à son actif. Sa maison de disques française lui demande alors « de ne pas parler de country avec elle ». Il prévient la chanteuse, mais tous deux en discutent finalement pendant près d’une heure. « La France voulait "vendre" Taylor Swift comme une artiste pour adolescents », se souvient-il. Elle deviendra incontournable après son virage pop au début des années 2010.

Pour Baptiste W. Hamon, le défi est aussi de chanter ce répertoire en français. Habillés de sonorités américaines, ses textes lui donnent une place singulière, mais attirent aussi à ses concerts des amateurs de chanson française : « Je ne cherche pas simplement à plaire au public country existant, ce qui serait suicidaire parce qu’il est très faible en France. »

La folk, une porte d’entrée vers la country ?

Certaines sonorités voisines trouvent pourtant leur public. Noah Kahan, révélé par sa folk-pop et Stick Season, est attendu le 7 décembre à l’Accor Arena de Paris. Une date complète depuis des mois. Il a d’ailleurs enregistré She Calls Me Back avec Kacey Musgraves, star de la country américaine aux influences pop et folk. En 2019, Golden Hour de cette dernière a remporté le Grammy de l’album de l’année, toutes catégories confondues. Son disque Deeper Well a atteint la deuxième place du classement américain en 2024, sans se placer dans le top ventes des albums en France. Actuellement en pleine tournée américaine, l’artiste n’a pas encore annoncé de date dans l’Hexagone. Son dernier passage à l’Olympia remonte à 2022.

Michel Pampelune rappelle aussi que les écoutes se fragmentent : un tube américain ne devient plus forcément un succès mondial. Et le genre s’est lui-même rapproché de la pop. « Le public est moins allé vers la country que la country est allée vers le grand public », analyse-t-il. Baptiste W. Hamon défend Choosin’Texas. Il retrouve dans ce morceau une mélodie simple et un triangle amoureux raconté sans filtre, dans la pure tradition country.

Bientôt une radio country 24 heures sur 24 ?

Avec son album country, Cowboy Carter (2024), Beyoncé a-t-elle contribué à faire bouger les lignes ? Baptiste W. Hamon raconte avoir vu des amis jusque-là moqueurs revoir leur jugement sur une musique qu’ils pensaient réservée à l’Amérique blanche et conservatrice. Les concerts sont aussi plus nombreux. Georges Lang tient à rappeler que Luke Combs a rempli l’Accor Arena en juillet et que Lainey Wilson, Midland et Megan Moroney se sont également produits en France.

« Le phénomène n’est pas aussi marginal que dans le passé », constate-t-il. RTL lui consacre depuis septembre deux heures de country chaque week-end, contre une auparavant. La station a même diffusé Choosin’Texas en journée. « C’est un signe que RTL croit en la possibilité de voir un jour un intérêt croissant pour cette musique chez ses auditeurs. »

« Je suis actuellement en train de travailler sur le projet d’une radio web au format country pour RTL, et cette radio digitale devrait voir le jour prochainement. » Aucune date de lancement n’est encore annoncée, mais les nouveautés de Nashville pourraient y côtoyer « les classiques de Johnny Cash, Dolly Parton, George Strait ou Willie Nelson ». Avec, pour ambition, de rendre enfin cette musique accessible à toute heure.