Mars 2026, quelque part dans le sud de l’Allemagne. Nous montons dans un van noir qui nous attend près de la gare ; la destination précise ne nous est pas communiquée. Quarante minutes plus tard, nous arrivons devant un grand bâtiment un peu défraîchi, que nous n’avons pas l’autorisation de décrire. À l’intérieur, comme dans les lieux les plus sensibles des armées, les portes sont identifiées avec des codes numériques, et non par des noms de personnes ou de services, pour compliquer la tâche à d’éventuels espions.
Le Point est le premier média français à avoir eu le droit de visiter l’usine de drones de la start-up européenne de défense Helsing. Ici, elle produit les munitions télé-opérées HX-2, sortes de « supers-Shahed » dopés à l’IA, plus efficaces mais aussi plus chères que les drones de fabrication iranienne, lancés par milliers sur l’Ukraine depuis la Russie.
Nous pénétrons dans une grande salle, où un slogan domine quatre lignes d’assemblage : « Protéger nos démocraties ». Le même qui avait intrigué, en 2025, les visiteurs du Salon du Bourget, à Paris, pendant lequel Helsing avait annoncé une levée de fonds de 600 millions d’euros, portant sa valorisation à plus de 12 milliards : un record pour une start-up de défense européenne.
Sur les paillasses high-tech s’affairent une dizaine d’ouvriers, jonglant avec les pièces de drones placées dans des corbeilles numérotées, et les outils tous rangés à un emplacement précis. Chaque élément est suivi : « Je peux dire quelle vis a été utilisée pour tel ou tel drone, mais aussi quel tournevis a servi à la visser. Ainsi, si l’on se rend compte qu’un lot de pièces ou qu’un outil est défectueux, nous pouvons rappeler uniquement les drones concernés », se félicite Michael Schwekutsch, vice-président de Helsing en charge des produits physiques – par opposition aux logiciels et services.
Des mini-usines dans des conteneurs de camion
Dans la zone de stockage, 400 boîtes sont empilées sur plusieurs mètres de hauteur. Ces drones sont destinés à l’Ukraine. Michael Schwekutsch nous interpelle : « Quand je travaillais dans la Silicon Valley, certaines entreprises montraient des boîtes vides aux journalistes. Je veux vous prouver qu’elles sont toutes pleines : choisissez-en une et nous l’ouvrirons ensemble. » Nous en désignons une, un peu en hauteur, sur notre gauche. Pesant une vingtaine de kilos, la mallette est transportable par un seul soldat, comme l’ont demandé les acheteurs ukrainiens, et le déballage se fait en quelques instants.
Potentiellement exposée à une frappe adverse en cas de guerre, l’usine principale peut être remplacée ou complétée par des dizaines de mini-usines. Celles-ci tiennent dans deux conteneurs standards de camion et peuvent être projetées en quelques heures aux quatre coins du continent européen, devenant ainsi beaucoup plus difficiles à détruire. Mieux encore : la formation du personnel est rapide. « Un ouvrier non qualifié peut être opérationnel après une seule journée d’initiation », se félicite Michael Schwekutsch.
« L’outil de production fait partie intégrante du système de combat », plaide Antoine de Braquilanges, directeur général de Helsing France passé par le géant américain de l’intelligence artificielle de défense, Palantir. « L’idée n’est plus de produire pour stocker, mais de produire au bon moment, en intégrant les dernières évolutions logicielles et matérielles », ajoute-t-il.
La France boude
Si elle est soutenue par l’Allemagne, qui a passé commande de 4 300 drones HX-2 pour plus de 250 millions d’euros, la licorne européenne fondée en 2021 et qui rassemble des anciens de Google, Apple, Meta, Palantir ou Tesla rencontre des difficultés en France.
Sa politique tarifaire premium fâche, avec des HX-2 coûtant entre 30 000 et 60 000 euros, soit 2 à 10 fois plus cher que les Shahed, selon les versions comparées. « Nos drones embarquent une IA de pointe capable d’identifier les cibles et de les frapper de manière autonome après l’autorisation d’un humain », plaide-t-on chez Helsing, en précisant que « la navigation est fondée sur le suivi de terrain, elle n’est donc pas dépendante du GPS, et durant la phase finale de l’attaque le moteur peut être coupé : le drone plane alors en silence, difficilement détectable ». La liaison de données peut aussi être coupée lorsque le drone est autonome, ce qui rend le brouillage radio inopérant.
À Paris, ce sont aussi les origines allemandes de Helsing qui coincent : à l’Élysée comme à Bercy, on ne jure que par la souveraineté européenne… tant qu’elle est française.
« L’intelligence artificielle de Helsing est développée en France par plus de 100 ingénieurs », rappelle Antoine de Braquilanges. La présence, au conseil d’administration, de la start-up du général Denis Mercier, ancien chef d’état-major de l’Armée de l’air et ex-commandant Suprême Allié pour la transformation de l’Otan, n’a, semble-t-il, pas suffi à dénouer les nœuds.
Progresser par l’échec
Du côté des militaires français, on reste prudent : « Les premières missions du HX-2 en Ukraine n’ont pas été très concluantes, ils ont une importante marge de progression, surtout à ce prix », glisse un général de l’armée de terre familier du dossier. Helsing poursuit ses tests en conditions réelles, avec plus de 600 HX-2 détruits pour perfectionner le drone et le logiciel embarqué. De quoi progresser par l’échec, comme toujours avec l’intelligence artificielle.
À sa création en 2021 en Allemagne, Helsing se positionne d’abord comme une société d’IA pure, intégrant ses logiciels dans des plateformes existantes comme les chasseurs européens Eurofighter et Gripen, ou des véhicules terrestres. Dans le contexte de menaces croissantes sur les démocraties, cristallisées par l’annexion de la Crimée en 2014, les fondateurs Torsten Reil (ex-fondateur du studio de jeux vidéo NaturalMotion, revendu au géant californien Zynga), Gundbert Scherf (ancien conseiller au ministère allemand de la Défense) et Niklas Köhler (ingénieur en machine learning) estiment que les meilleures technologies d’IA doivent être mises au service de la défense européenne. Helsing développe notamment Cirra pour la guerre électronique et Altra pour la reconnaissance et la frappe.
Le virage vers les produits physiques s’opère avec les munitions téléopérées, familièrement surnommés drones kamikazes : d’abord le HF-1, produit en série par un partenaire et déployé en Ukraine, puis le HX-2, dévoilé fin 2024, premier drone fabriqué par Helsing, à conception en forme de X et résistant au brouillage. L’ADN logiciel reste très présent, et pour rentabiliser les investissements, la start-up élargit son périmètre en développant Centaur, une IA pilote d’avion de combat, testée en duel réel contre un pilote humain sur Gripen en 2025. Toujours pour exploiter au mieux ses avancées en IA, l’entreprise devient multidomaines : elle lance le SG-1 Fathom, un drone sous-marin autonome capable de patrouiller 90 jours sans remonter, équipé de l’IA acoustique Lura. Puis fin 2025 le CA-1 Europa, un drone de combat de type loyal wingman, c’est-à-dire un chasseur sans pilote pouvant voler en escorte d’avions de combat, par exemple pour mener les parties les plus risquées de la mission, ou en essaim autonome. Son premier vol devrait avoir lieu en 2027.
Les chiffres clés du HX-2
- Portée : 100 km
- Vitesse maximale : 220 km/h
- Poids : 12 kg
- Charge utile : 4 kg



