Lyon, de la Résistance aux affrontements politiques : une métamorphose inquiétante
Autrefois célébrée comme la « capitale de la Résistance », Lyon se voit désormais régulièrement affublée du titre moins glorieux de « capitale des fachos ». Cette expression, bien que caricaturale, révèle une réalité profonde qui dépasse largement l'actualité récente du décès tragique de Quentin Deranque, cet étudiant de 23 ans impliqué dans le service d'ordre du collectif Némésis. Les interpellations de mardi soir, dont celle de l'attaché parlementaire Jacques-Elie Favrot, ne font que souligner l'urgence d'une situation qui s'enracine dans l'histoire longue de la ville.
Une rixe symptomatique d'une histoire conflictuelle
L'affrontement présenté comme une confrontation entre militants d'extrême droite et d'extrême gauche ne surgit pas du néant. Il s'inscrit dans une chronique marquée par des implantations militantes persistantes, des confrontations récurrentes et une réponse des pouvoirs publics souvent jugée insuffisante. Le journaliste et auteur Romain Jeanticou, dans son ouvrage Terres de luttes publié aux éditions du Seuil en 2023, consacre un chapitre entier à décrypter comment Lyon est devenue simultanément un bastion de l'extrême droite et un « laboratoire de l'antifascisme ».
La singularité lyonnaise : une violence politique exacerbée
« Le niveau d'intensité de la violence politique à Lyon est vraiment singulier », affirme Romain Jeanticou à 20 Minutes. Cette particularité s'exprime à travers des affrontements physiques, des agressions, des attaques de locaux, des tags discriminants, des intimidations et des saccages. Selon l'auteur, cette spécificité lyonnaise découle principalement d'une présence « très importante, très plurielle et pérenne » de nombreux courants d'extrême droite française.
Depuis les années 2010, plusieurs groupuscules se sont implantés dans le paysage local :
- Génération identitaire
- Le Bastion social
- Des cercles liés à l'Action française
- Des mouvances néonazies ou hooligans
« À Lyon, on trouve 50 nuances d'extrême droite, des catholiques intégristes, des identitaires, des nationalistes... Au départ, ce sont des gens qui n'ont pas grand-chose en commun à part la haine de l'autre », décrit l'auteur.
L'absence paradoxale du Rassemblement national
Fait notable : si l'extrême droite militante est omniprésente, le Rassemblement national n'a jamais réussi à s'implanter solidement localement. « Ça reste une ville de gauche politiquement », observe Romain Jeanticou. Cette « absence d'une extrême droite électoraliste forte » a paradoxalement permis aux structures les plus radicales de continuer à « pulluler » sans être neutralisées par une logique de dédiabolisation.
Dans son analyse, l'auteur souligne que personne ne sait où se trouve le local du RN à Lyon, alors que les repaires des militants d'extrême droite sont connus de tous. Ces groupuscules ont élu domicile dans le Vieux Lyon, attirés par les églises, l'imaginaire médiéval et le patrimoine historique qui correspondent à leur mise « en scène identitaire revendiquée ».
Des racines historiques profondes
Pourquoi Lyon est-elle devenue ce bastion d'extrême droite ? « D'abord, historiquement, la ville possède une tradition catholique conservatrice très forte et une bourgeoisie puissante », détaille Romain Jeanticou. Dès les années 1930, la capitale des Gaules devient un point d'ancrage du Parti populaire français, d'inspiration fasciste. « Puis, l'Action française, mouvement royaliste antisémite y a établi son fief pendant la Seconde Guerre mondiale », ajoute-t-il.
À partir des années 1980-1990, avec les premiers succès électoraux du Front national, Lyon se transforme en « laboratoire intellectuel » de l'extrême droite. Des professeurs négationnistes, encartés au FN, ont enseigné pendant des années dans les universités Lyon 2 et Lyon 3, contribuant à installer une forme de « légitimité universitaire idéologique ».
Une violence politique régulière et systémique
La singularité des violences politiques lyonnaises s'explique également par leur caractère répétitif. « Particulièrement ces dernières années, il y a eu des attaques régulières, quasi mensuelles, contre des locaux, des manifestations, des supporters de foot arabes... Tout ce qui représente des minorités et est rattaché de près ou de loin à la gauche », explique Romain Jeanticou.
Historiquement, c'est à la Croix-Rousse, la « colline qui travaille », que se concentre le pôle militant de la géographie lyonnaise. Cette zone abrite de nombreuses structures de gauche et d'extrême gauche, des squats et des lieux autogérés, ce qui en fait une cible privilégiée pour les attaques de l'extrême droite.
L'impunité perçue et ses conséquences
Si certaines agressions ont conduit à des condamnations, la plupart ont été classées sans suite, créant une impression d'impunité. Romain Jeanticou précise que l'ancien maire PS Gérard Collomb a minimisé le phénomène de diffusion de la violence d'extrême droite, cherchant à « préserver l'image de sa ville ». Résultat : « Cette impression d'impunité politique et policière a contribué à installer un climat de tension », souligne l'auteur.
La structuration de la réponse antifasciste
Face à cette diversité d'extrême droite, une réponse antifasciste s'est progressivement structurée. Si Lyon est aujourd'hui « la capitale militante de l'extrême droite », elle est aussi devenue « un laboratoire de l'antifascisme ». « Les militants d'extrême gauche ont réagi pour faire face », insiste Romain Jeanticou.
Dans les années 2010, un large ensemble de syndicats, partis et associations du département se sont rassemblés sous la bannière du Collectif 69 de vigilance contre l'extrême droite (CV69). Leurs actions varient de la tentative de fermeture de locaux à la formation à l'autodéfense, en passant par la confrontation physique.
La violence comme réponse à la violence
L'extrême droite a imposé à Lyon un niveau de violences qui nécessite une réponse adaptée. « Le Planning familial ou un groupe de lesbiennes sont obligés de se former au service d'ordre ou à modifier leur parcours de manifestations en prévision d'actions de l'extrême droite. La question de l'autodéfense s'est posée pour tout le monde », détaille l'auteur.
La confrontation physique représente environ « un quart » des actions antifa, selon Romain Jeanticou. Des mouvements comme la Jeune Garde ou la Gale estiment que « la confrontation violente est légitime pour défendre leurs idées face à l'extrême droite », tout en menant d'autres actions moins violentes.
Lyon, préfiguration d'un phénomène national ?
Pour Romain Jeanticou, le phénomène des violences politiques dépasse largement le cadre lyonnais. La banalisation des discours d'extrême droite dans le débat public joue un rôle déterminant. « Ce que montre Lyon, ce sont les conséquences concrètes de cette banalisation », estime l'auteur. « Lyon, d'une certaine manière, prévisage des choses qui vont arriver ailleurs dans d'autres villes, possiblement d'un niveau national », conclut-il, dressant un portrait inquiétant d'une ville devenue le théâtre de tensions politiques exacerbées.



