Le 20 mars 2026, Pierre Thiriar, conseiller à la cour d’appel d’Anvers, en Belgique, publiait une tribune dans laquelle il estime que les écrits du philosophe américain Nathan Cofnas tombent sous le coup du droit pénal. Selon lui, affirmer que des variants génétiques influençant l’intelligence peuvent être inégalement répartis entre les populations ne relève pas d’une simple hypothèse neutre, mais constitue le socle empirique d’une vision hiérarchisée de l’humanité. Cofnas, chercheur postdoctoral à l’université de Gand, voit son poste fragilisé par des pétitions et manifestations. Désormais, un juge qualifie ce sujet de criminel. Mais cette position est-elle fondée ?
Anatomie d’un tabou
Commençons par quelques définitions. Les chercheurs distinguent les différences individuelles – une personne plus grande, plus intelligente qu’une autre – des différences entre groupes, comme les variations de taille moyenne entre hommes et femmes, ou entre populations. S’y ajoutent les causes de ces différences, à chaque niveau. Confondre ces niveaux conduit à des imprécisions. L’intelligence, contrairement à d’autres traits, suscite souvent des réactions passionnées. Pourtant, la recherche sur l’intelligence est robuste : elle a survécu à la crise de reproductibilité en psychologie, et le QI possède un fort pouvoir explicatif. L’intelligence est mesurable, sa distribution suit une courbe en cloche, et elle varie considérablement d’un individu à l’autre.
Quatre pièges à éviter
Nous sous-estimons l’ampleur des variations normales de l’intelligence, car nous fréquentons surtout des personnes qui nous ressemblent. Les faibles aptitudes cognitives, sans pathologie, relèvent de la distribution normale et non nécessairement d’un trouble. L’intelligence est associée à la santé, aux revenus, à la réussite scolaire et à l’espérance de vie. Ces liens sont établis par des milliers d’études. Les causes de cette variation sont désormais mieux comprises.
L’intelligence n’est pas un accident
Les gènes contribuent aux différences individuelles d’intelligence. Des études montrent que la part génétique augmente avec l’âge, atteignant environ 50 % en moyenne. Dans la petite enfance, l’éducation familiale joue un rôle, mais son influence diminue jusqu’à presque disparaître chez les jeunes adultes. L’intelligence est résiliente : seuls des traumatismes, maladies ou négligences graves l’altèrent. Les différences non génétiques incluent les erreurs de mesure et les processus aléatoires.
Les cases et les origines
Examinons les résultats aux tests selon l’ascendance, terme préféré à « race ». L’ascendance renvoie à des fréquences génétiques groupées aux frontières floues, tandis que les catégories administratives sont socialement construites. Beaucoup d’individus n’entrent pas clairement dans un groupe ancestral distinct. Reconnaître cette complexité n’oblige pas à renoncer au concept, mais il faut l’utiliser avec prudence.
La tyrannie de la moyenne
Les études montrent que les résultats scolaires moyens varient selon l’ascendance. Plusieurs précautions s’imposent : les catégories sont bruitées, les indicateurs sont instantanés, les scores n’identifient pas les causes, et la valeur rapportée est une moyenne. Autour de chaque moyenne, les distributions se recouvrent largement. La variation intra-groupe dépasse de loin la variation entre groupes.
La question interdite
La question des causes des différences entre groupes est explosive. Le juge Thiriar s’inquiète des implications, non des méthodes scientifiques. Il qualifie les opinions de Cofnas de criminelles, invoquant les articles 20 et 21 d’une loi belge sur la discrimination et la supériorité raciale. Pourtant, explorer cette question est légitime.
Le mythe de l’environnement magique
On suppose souvent que les différences d’intelligence sont dues à l’éducation, facilement modifiable. Or, les différences entre familles n’expliquent presque rien des résultats chez les adultes. L’environnement est moins manipulable qu’on ne le croit. Les gènes sont, en comparaison, plus faciles à apprivoiser. Découvrir une contribution génétique aux différences entre groupes n’a rien de mal en soi.
Le piège des probabilités
Les résultats génétiques, exprimés en probabilités, sont souvent mal interprétés. On pourrait passer des moyennes de groupe aux prédictions individuelles, avec des conséquences discriminatoires. Mais la sélection sociale doit se baser sur l’individu, non le groupe, car la variance intra-groupe l’emporte.
Quand la nuance arrive trop tard
Les contrevérités incendiaires bénéficient d’une large couverture médiatique, tandis que les vérités nuancées peinent à se diffuser. Un podcasteur d’extrême droite pourrait utiliser ces résultats pour justifier des persécutions. L’intelligence est souvent confondue avec la valeur morale, surtout envers des personnes extérieures à notre cercle.
Le QI n’est la valeur de personne
Dans nos cercles proches, l’affection ne dépend pas de l’intelligence. Mais nous confondons plus facilement valeur morale et intelligence envers des étrangers. Cette confusion est dangereuse. De plus, les gènes ne sont pas déterministes, et l’ascendance n’est pas une catégorie biologique nette. Thiriar craint des hiérarchies raciales, mais les données empiriques sont descriptives, non normatives. Reconnaître des différences moyennes n’implique pas une hiérarchie.
Ce que l’évolution rend probable
À terme, la science apportera des réponses. L’espèce humaine a colonisé des environnements variés, et les pressions de sélection ont différé. Même sans sélection naturelle, la dérive génétique créerait des différences. L’idée d’une uniformité parfaite est absurde. Les traits polygéniques présentent des distributions chevauchantes mais des moyennes différentes entre populations.
Le miracle impossible de l’uniformité
Il n’existe aucun exemple de trait polygénique dont la moyenne est identique dans tous les groupes. La taille en est une illustration. L’intelligence est un trait polygénique comme un autre, même si nous la traitons différemment pour des raisons sociales. Nous avons besoin des deux perspectives, scientifique et humaine.
Chercher n’est pas hiérarchiser
La devise de la London School of Economics, « connaître les causes des choses », rappelle qu’il est erroné d’interrompre des recherches socialement sensibles. Restreindre la science par tabou risque de causer des dommages. Confondre variation humaine avec valeur est une erreur de catégorie. Il faut parler de ces sujets avec clarté et prudence, sans polarisation.
Deux maux distincts
Thiriar écrit que la science controversée se soumet aux preuves, tandis que la pseudoscience utilise les données de manière sélective. Mais comment soumettre des preuves si l’exercice est délictueux ? Nous devons éviter à la fois la répression de la science et une communication imprudente. Confier ces questions au public est la meilleure stratégie.
L’individu, seule bonne unité de mesure
L’aspect génétique n’est pas le plus politiquement pertinent. Les politiques devraient viser la stabilité et réduire la négligence. La science est claire : considérez chaque personne pour ce qu’elle est. Que la contribution génétique soit nulle ou substantielle, chaque individu mérite d’être traité comme tel. C’est l’approche la plus rigoureuse.
Rosalind Arden est chercheuse associée au Centre de philosophie des sciences naturelles et sociales de la London School of Economics.



