Le luxe redéfini : du symbole ostentatoire au moteur de prospérité collective
Objet de débauche, paroxysme de l'extravagance, quintessence du "bling-bling", catalyseur des inégalités sociales... Depuis l'Antiquité, le luxe est caricaturé sans modération et souffre de clichés qui le circonscrivent aux paniers des futilités du monde. Mais pour Emma Carenini, bien plus qu'un adjuvant du futile ou qu'un indult de classe, il serait par-dessus tout un moteur de croissance, un instrument de puissance, et plus inattendu encore, une source de plaisir et de bonheur collectif.
Une vision historique qui bouleverse les préjugés contemporains
Dans son essai vivifiant, Une autre histoire du luxe, des thermes romains à LVMH (Passés composés), l'agrégée de philosophie et ancienne conseillère au cabinet du ministre de l'Éducation nationale, butine dans les fleurs de l'Histoire et montre combien le luxe a pendant longtemps été accessible à tous, au point de parler de "luxe public".
Une idée qui sonne aujourd'hui presque antinomique, reconnaît-elle, tant "nos espaces publics se sont progressivement transformés en liminal space - couloirs sans texture, surfaces sans mémoire, lumière blanche uniforme".
Au-delà de la consommation ostentatoire : vers une définition qualitative
Entretien L'Express : Quand on nous dit "luxe", on pense quasi instinctivement aux maisons de haute couture, aux palaces parisiens, aux yachts amarrés au port de Saint-Tropez. En lisant votre ouvrage néanmoins, on comprend qu'il s'agit d'une vision réductrice de ce concept finalement assez difficile à définir... Alors, qu'est-ce que le luxe exactement ? Et est-il indissociable du beau, du goût ?
Emma Carenini : Lorsqu'on essaye de définir le luxe, on s'en remet en général à la sociologie. Il y a notamment un intellectuel qui a envahi toute la pensée sur le luxe : le sociologue américain Thorstein Veblen. Selon lui, le luxe est une "consommation ostentatoire" : on dépense non pour satisfaire un besoin, mais pour manifester publiquement sa richesse et son statut.
Cette lecture a tout recouvert. Nous nous sommes ainsi rendus incapables de voir que le luxe relève de qualités intrinsèques aux objets qui ne relèvent pas d'un quelconque jeu social. Le fin gourmet aime ce qu'il mange ; il ne mange pas pour être vu en mangeant. Les passionnés de vieilles mécaniques débattent entre eux de qualités techniques - souvent sans posséder les machines dont ils parlent.
Quand on goûte une huile d'olive travaillée, quand on touche un cuir façonné pendant des centaines d'heures, il se passe quelque chose qui ne se produit pas avec les autres objets standards, issus de la production industrielle.
Le luxe comme expérience sensorielle et patrimoine culturel
L'approche de Carenini invite à considérer le luxe non plus seulement comme un marqueur social, mais comme une expérience sensorielle authentique et un patrimoine culturel vivant. Elle souligne comment, à travers l'histoire, les thermes romains ou certaines pratiques artisanales représentaient des formes de luxe partagé, contribuant au bien-être collectif.
Cette perspective ouvre des pistes fascinantes pour repenser la place du luxe dans nos sociétés contemporaines, au-delà des simples logiques de marché et d'ostentation.



