Le fabricant chinois Unitree a fait une entrée fracassante à la Bourse de Shanghai cette semaine, son action bondissant de plus de 600 % lors de sa première séance de cotation. L'entreprise, qui distille depuis deux ans des vidéos de ses robots androïdes sur les réseaux sociaux, voit sa stratégie de communication couronnée par un succès financier spectaculaire.
Une stratégie de communication qui fait mouche
Le procédé n'est pas neuf. Boston Dynamics, le pionnier américain du secteur, avait déjà bâti sa notoriété sur des vidéos de robots qui dansent ou résistent à des coups de pied. « Les réseaux sociaux sont une bonne façon de faire circuler l'information et de capter l'attention », résume Mehdi Khamassi, directeur de recherche CNRS à l'Institut des systèmes intelligents et de robotique.
Mais Unitree pousse le curseur plus loin, entre démonstrations de kung-fu lors du gala du Nouvel An chinois et un modèle capable, selon le fabricant, de sauter deux mètres de haut et de courir à plus de 12 mètres par seconde. Les vidéos montrent des androïdes enchaînant des mouvements de danse, sautant ou courant avec une fluidité troublante, et Internet en raffole.
Un objectif économique concret
Cette stratégie a un objectif économique très concret. Unitree revendique un rapport qualité-prix imbattable : son robot G1 démarre autour de 15 000 dollars (environ 12 800 euros), une fraction du tarif de ses concurrents occidentaux, grâce à un écosystème industriel chinois compétitif. L'entreprise a livré plus de 5 500 robots humanoïdes en 2025 et vise haut avec 20 000 unités pour 2026.
Pour la chercheuse en intelligence artificielle Laurence Devillers, ce type de mise en scène n'est pas propre à la Chine. « On voyait déjà ça à la Darpa, aux Etats-Unis », rappelle-t-elle : quand des robots trébuchaient lors de compétitions américaines, le public réagissait déjà avec une empathie disproportionnée. « Il y a une fascination pour les robots issue de la science-fiction, qui emmène les gens dans un imaginaire sans passer par la compréhension fine de la robotique, reprend-elle. On est dans l'attractivité, l'émotion, mais aussi la peur ou la fascination. »
La recherche du mouvement humain
Mehdi Khamassi avance plusieurs explications à cette obsession pour la forme humaine. En robotique, on cherche naturellement à imiter ce que l'on connaît le mieux : le corps humain. L'informatique, dès ses débuts, a été traversée par le désir de s'approcher de l'intelligence humaine ; et réciproquement, les travaux sur la marche robotique ont fait progresser la compréhension du mouvement humain. Enfin, « il est plus simple pour des humains d'interagir avec une machine qui leur ressemble », explique-t-il.
Cette ressemblance a toutefois ses limites. Unitree a habilement contourné l'écueil de la « vallée de l'étrange », ce malaise ressenti face à un robot presque humain, mais pas tout à fait, en dotant ses machines d'un corps humanoïde surmonté d'une tête clairement robotique, note le chercheur. Avec ces démonstrations, la Chine cherche aussi à rouler des mécaniques, et à asseoir sa place dans la course au meilleur robot menée contre les Etats-Unis. Longtemps en pointe sur la robotique humanoïde, l'Europe, elle, a manqué de soutien pour rester dans la course face à l'Empire du milieu, qui a inscrit la filière dans un plan d'investissement sur dix ans.
Des risques à humaniser les robots
Mais derrière la performance scénique, certains chercheurs pointent une autre lecture. « Quand on voit des robots faire de la boxe, il ne faut pas se leurrer, c'est plus pour une application militaire qu'autre chose », estime Olivier Stasse, chercheur au LAAS-CNRS et spécialiste de la marche robotique. Il tempère cependant : contrairement aux drones, aucun retour d'usage militaire concret n'est aujourd'hui documenté pour ces humanoïdes. Sur le champ de bataille ou à la maison, l'obstacle central reste la compréhension de l'environnement.
L'humanisation souligne un autre point de vigilance partagé : le risque d'attachement et de manipulation. « Ces machines n'ont pas de corps propre, mais elles apprennent de nous et peuvent simuler des émotions de façon crédible, au point de brouiller la frontière entre signal et fonction », prévient Laurence Devillers. Attention donc : ce robot marrant dans votre timeline Instagram ne restera peut-être pas longtemps votre ami.



