Ledger à New York : le symptôme d'une Europe qui étouffe ses scale-up
Ledger à New York : l'Europe étouffe ses scale-up

Ledger à New York : le symptôme d'une Europe qui étouffe ses scale-up

Il faut parfois un cas très concret pour faire apparaître une question très générale. Ledger, l'entreprise française spécialisée dans les portefeuilles pour cryptomonnaies, vient d'ouvrir un bureau à New York, avec plusieurs millions de dollars sur la table et des dizaines de postes à pourvoir. Ce mouvement s'inscrit dans une stratégie plus large : l'entreprise devient de plus en plus « compatible Wall Street », avec un directeur financier issu de la finance traditionnelle, une présence américaine renforcée et, déjà, l'idée d'une introduction en bourse à New York sur une base de valorisation dépassant les 4 milliards de dollars.

Un exode rationnel des scale-up européennes

Ce qui se joue ici dépasse largement le cas particulier de Ledger : c'est le symptôme d'un climat économique préoccupant. Le départ des scale-up européennes – ces jeunes entreprises ayant dépassé le stade de start-up mais n'étant pas encore des licornes – vers les États-Unis n'est pas une lubie « pro-américaine ». C'est souvent un arbitrage parfaitement rationnel. L'Europe n'est pas stérile ; elle est contradictoire. Elle forme des talents, fait émerger des innovateurs et produit des fondateurs. Mais elle crée un environnement où la croissance se paie cher, et où partir finit par avoir plus de sens que rester.

La tragédie du second siège et le manque de capital

Le rapport de la Banque européenne d'investissement sur l'écart de croissance des scale-up le montre clairement : plus les scale-up européennes mûrissent, plus elles décrochent en termes de capital levé. Au bout de dix ans, elles ont collecté environ 50 % de moins que leurs homologues de la région de San Francisco. Le sujet n'est pas d'empêcher les entrepreneurs de regarder ailleurs. Il est de comprendre pourquoi l'Europe leur donne, si souvent, de bonnes raisons de le faire.

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Et ce départ ne prend pas toujours la forme spectaculaire de l'exil total. Dans près de la moitié des cas, note la BEI, la relocalisation passe par l'établissement d'un second siège dans un autre pays. Toute la tragédie est là : l'Europe garde souvent l'ingénierie, la recherche et les équipes opérationnelles ; mais elle laisse partir le capital, la gouvernance stratégique et le commerce. Et quand la tête décisionnelle s'en va, le reste finit presque toujours par s'aligner à terme.

Réguler, une passion française et européenne coûteuse

Pourquoi cette idée, très européenne et particulièrement française, selon laquelle réguler tôt serait une preuve de maturité – alors que ce n'est souvent qu'une manière policée d'exprimer notre angoisse face à l'innovation ? Les chiffres convergent de manière inquiétante. La KFW estime, à partir de son panel de PME, qu'environ 7 % du temps de travail est absorbé par des tâches administratives : cela représente 32 heures par mois en moyenne par entreprise, pour un coût total de 61 milliards d'euros de main-d'œuvre consacrée à la seule conformité légale sur le périmètre étudié.

L'OCDE donne une vue d'ensemble encore plus parlante : en 2023, environ 3,9 % de l'emploi agrégé dans l'Union européenne était mobilisé par des tâches de conformité réglementaire, contre seulement 3,2 % aux États-Unis. Le paradoxe est criant. L'Europe ne manque pas de talent ; elle manque cruellement d'air pour laisser ses entreprises respirer et grandir librement.

Le coût du risque physique et des attaques ciblées

Il y a enfin une dimension plus embarrassante et souvent passée sous silence : la sécurité physique des entrepreneurs. On observe en France une hausse générale des agressions violentes ciblant spécifiquement des acteurs de la cryptomonnaie, un phénomène désormais qualifié de « crypto wrench attacks ». Dans un contexte où la richesse est plus visible, plus liquide, donc plus exposée, ces attaques deviennent un facteur de risque concret.

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En janvier 2025, David Balland, cofondateur de Ledger, a été enlevé avec sa compagne ; le parquet a évoqué des mutilations, une rançon en cryptomonnaies, puis une libération par le GIGN. Au printemps, d'autres attaques ont visé des proches de dirigeants du secteur. Dans certains métiers à haut risque, choisir où s'installer, c'est aussi évaluer la probabilité d'être ciblé par la criminalité. Et ce risque finit, lui aussi, par entrer dans le calcul économique des entrepreneurs et investisseurs.

Au fond, tout se résume à cette évidence : on ne garde pas des entreprises par exhortation ou par patriotisme économique. On les garde quand rester redevient logique, quand l'environnement réglementaire, financier et sécuritaire offre des conditions au moins équivalentes à celles trouvées ailleurs. L'ouverture du bureau de Ledger à New York sonne comme un avertissement : l'Europe doit urgemment réévaluer son écosystème pour les scale-up si elle ne veut pas voir partir ses meilleurs talents et ses entreprises les plus prometteuses.