Hôpitaux en crise : les PME de nettoyage et sécurité étranglées par des impayés records
Hôpitaux : les PME étranglées par des impayés records

Hôpitaux en crise : les PME de nettoyage et sécurité étranglées par des impayés records

Ludovic*, dirigeant d'une entreprise de nettoyage dans le Sud-Ouest, a multiplié les appels, les courriers et les réunions de conciliation avec les administrateurs de l'hôpital, l'ARS et les agents comptables. Rien n'y a fait. Depuis deux ans, après avoir remporté l'appel d'offres pour le nettoyage de plusieurs établissements d'un centre hospitalier régional, il vit un véritable enfer. « Les délais de paiement atteignent huit mois. En ce moment, ils me doivent 1,4 million d'euros ! » dénonce-t-il.

Une activité vitale non rémunérée

Chaque jour, ses employés assurent pourtant la propreté de trois hôpitaux : ils entretiennent les chambres, nettoient les couloirs, lavent les vitres, stérilisent le matériel et décontaminent les blocs opératoires. Une activité essentielle pour ce groupement hospitalier de territoire (GHT), lourdement endetté, qui l'a externalisée « pour faire des économies », suivant les conseils de ses tutelles. Et pour laquelle... il ne paie tout simplement pas.

« Ils savent que je ne peux pas rompre le contrat, nous avons une obligation de prestation. Alors ils en abusent », explique Ludovic. « La loi impose que nos factures soient payées sous un délai de 50 jours, mais ils se permettent d'attendre 250, voire 300 jours... Alors que moi, je dois payer le matériel et les salaires tous les mois ! Les salaires chargés représentent 70 % à 80 % de mes coûts. Comment voulez-vous qu'on s'en sorte ? C'est intenable... »

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Lorsqu'il tente de plaider sa cause, un administratif lambda lui répond invariablement au téléphone : « Calmez-vous, monsieur... Calmez-vous. Cela ne sert à rien de vous énerver, de toute façon on est sur des délais d'un an, maintenant. C'est comme ça. » De quoi devenir fou.

Plusieurs milliards d'impayés : un phénomène systémique

Ce dirigeant, qui a demandé l'anonymat comme l'ensemble des chefs d'entreprise interrogés par nos soins, n'est pas un cas isolé. Des centaines d'entreprises, dans les secteurs de la propreté, de la sécurité privée, de la restauration collective ou du travail temporaire, vivent aujourd'hui la même situation. Face à des hôpitaux publics étranglés, elles se retrouvent prises en étau : obligées d'exécuter leurs prestations par contrat, mais privées de paiement par des donneurs d'ordre en quasi-faillite.

Publié le 18 février, un rapport conjoint de l'IGAS et de l'IGF estime le déficit des hôpitaux publics à 2,9 milliards d'euros pour 2024 – une situation inédite, alors que le déficit de la branche maladie de la sécurité sociale atteint, lui, 16 milliards d'euros. « Les hôpitaux ont tous la même approche », explique François Leroux, président de la Fédération des Entreprises de Propreté (FEP). « Ils paient d'abord les soins, puis leur propre personnel... Les sous-traitants, TPE et PME, leur servent de trésorerie et arrivent en dernier. Et nous ne pouvons rien faire, nous sommes pieds et poings liés. »

Des TPE contraintes à la fermeture

Si les grands groupes, dont le chiffre d'affaires dépend à 25 % seulement des marchés publics, arrivent encore à tenir, de nombreuses TPE ont déjà mis la clé sous la porte, confirme un administrateur judiciaire de la région parisienne qui a eu entre les mains, en moins de trois mois, une demi-douzaine de dossiers. « Même ceux placés en liquidation n'osent pas parler, parce qu'ils espèrent se relancer et ne veulent pas se griller auprès des collectivités », explique-t-il, alors que la commande publique représente 32 % de l'activité des entreprises de la restauration collective, et 25 % de celles de la propreté ou de la sécurité privée.

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Matignon botte en touche face à l'urgence

Les fédérations professionnelles, affolées, ont tenté une approche discrète. Les discussions avec Bercy se montrant infructueuses, un premier courrier est envoyé le 12 janvier au ministère de la Santé, cosigné par les fédérations de la propreté, de la sécurité et de la restauration collective. Puis un autre, le 5 mars, au Premier ministre. « Sur un échantillon de seulement 35 dossiers, le montant des impayés s'élève à plus de 25 millions d'euros, avec un délai moyen de retard de 250 jours », s'alarme alors la FEP.

Le 12 mars, les services de Sébastien Lecornu répondent dans un courrier de quatre lignes, invitant les professionnels à s'adresser aux ministères de la Santé et des Comptes publics. Un renvoi de patate chaude résumé sobrement par l'un des signataires de la lettre : « On a eu des contacts avec le cabinet de la ministre de la Santé, madame Rist, qui reconnaît qu'on est en quasi-faillite. On nous promet un relèvement de l'Ondam de 880 millions, comme si cela pouvait suffire à résoudre les problèmes... Mais de qui se moque-t-on ? »

71,3 jours de retard en moyenne – en hausse de 30 % en cinq ans

Contacté par nos soins, le ministère de l'Économie a fini par admettre l'urgence du problème, et son aggravation spectaculaire depuis un an. Alors que le délai de paiement moyen des hôpitaux publics s'établissait l'an dernier à 63,4 jours, selon l'Observatoire des délais de paiement de la Banque de France, il s'est envolé au 31 décembre 2025 à 71,3 jours – contre 55,1 jours à l'époque du Covid. Une dégradation continue et accélérée, bien au-delà du délai légal de 50 jours.

Et ces moyennes cachent, sur le terrain, des situations bien plus dramatiques – les 250 jours signalés dans certains dossiers de la FEP, ou les douze, voire dix-huit mois évoqués par plusieurs entrepreneurs interrogés au cours de cette enquête.

Une circulaire a été publiée en juillet 2025 pour « sensibiliser les hôpitaux au respect de la réglementation », se dédouane la Direction générale des finances publiques (DGFiP), qui explique également promouvoir des « partenariats » et des « conventions » avec les établissements pour « améliorer la chaîne de la dépense ». Traduction du langage administratif : il n'y a – et il n'y aura pas l'an prochain – davantage d'argent.

« L'État préfère ne pas payer que présenter des comptes dégradés »

Au Parlement, la prise de conscience existe, mais les avancées se heurtent aux résistances de Bercy. Le sénateur Olivier Rietmann (LR, Haute-Saône), auteur d'une proposition de loi pour lutter contre les retards de paiement, a eu toutes les peines du monde, raconte-t-il, à y inclure les retards du public. « Bercy s'est roulé par terre, ils ne voulaient pas qu'on en parle. » Sur 17 milliards que représentent les factures impayées en France, « plus de 5 milliards viennent pourtant du secteur public. C'est colossal », soutient-il.

« Et la très grande majorité est directement imputable aux hôpitaux », précise le sénateur, dont le texte a été adopté à l'unanimité en février, et devrait être examiné prochainement à l'Assemblée, en procédure accélérée. « L'objectif premier de Bercy est de freiner au maximum le déficit budgétaire. Il préfère donc ne pas décaisser les sommes dues et augmenter le déficit. On en est là ! On préfère que des entreprises se cassent la figure et créer du chômage, plutôt qu'assumer une aggravation du déficit public. Évidemment, on l'aggrave de la même manière. Mais ça ne se voit pas... »

Certains hôpitaux organisent la traque aux pénalités

Dans plusieurs établissements, une véritable « culture du non-paiement » s'est développée. Certains refusent de payer les intérêts moratoires dus au prestataire, quand le paiement de la facture dépasse cinquante jours. « Ils nous font comprendre que si on insiste, ils s'en souviendront au renouvellement de l'appel d'offres », témoigne Marc*, dirigeant d'une entreprise de sécurité en Loire-Atlantique.

D'autres ont étoffé leurs services et recruté du personnel... pour traquer la faute ! « Certains de mes clients trouvent tous les stratagèmes pour ne pas payer. Ils traquent une erreur d'un centime sur une ligne de facture, pour la dénoncer... », raconte Sylvie*, à la tête d'une entreprise de propreté en Bretagne. « Dans certains établissements, là où il n'y avait qu'un contrôleur, il y en a maintenant huit. Ils ont externalisé leurs fonctions support, mais créé une armée de cadres dont le seul rôle est de vérifier nos prestations, de chercher des fautes, de générer des pénalités contractuelles... »

Un naufrage financier aux causes multiples

Contactés par nos soins, les hôpitaux concernés n'ont pas répondu. Et la Fédération Hospitalière de France, elle, est dans ses petits souliers... Selon le rapport IGF/IGAS, les dettes des hôpitaux publics envers leurs fournisseurs ont quasiment doublé entre 2015 et 2023, passant de 3,8 à 7,5 milliards d'euros. Les dettes fiscales et sociales ont suivi la même trajectoire : de 2,8 à 5,3 milliards d'euros. « Les hôpitaux ont utilisé leurs prestataires comme variable d'ajustement de trésorerie », soupçonne François Leroux – une pratique illégale, mais devenue systémique.

Cécile Chevence, responsable du pôle Finances à la Fédération Hospitalière de France, reconnaît la réalité de la dégradation et en impute la responsabilité en grande partie à un sous-financement chronique par l'État. « La dégradation est essentiellement due à l'inflation, qui n'a pas été compensée, et aux revalorisations salariales du Ségur de la Santé qui ne l'ont pas été intégralement. 1,7 milliard n'était pas couvert », souligne-t-elle. « Nos charges et nos coûts ont augmenté, mais les tarifs n'ont pas suivi. Nous sommes bloqués... »

Reste une situation très hétérogène selon les établissements, qui laisse apparaître des défauts de gestion criants – documentés par l'Igas, et dont personne n'ose se saisir réellement : absentéisme élevé, tarifs calculés au dernier moment par une agence technique (l'ATIH) qui rend toute visibilité stratégique impossible, évaluation des directeurs d'hôpitaux déconnectée de leur capacité à tenir leurs comptes...

La prolifération des pôles administratifs et financiers dans les hôpitaux, dont les effectifs ont gonflé en vingt ans, n'a en réalité pas amélioré la gestion. « Sans grande remise à plat, admet en coulisse un conseiller du gouvernement, on peut craindre, en effet, que la situation ne fasse que s'aggraver ».