Une réforme qui suscite des craintes
Cheffe comptable au centre dramatique national d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), Karine Noujaim ne cache pas son anxiété face au passage à la facturation électronique. « On demande à ma collègue et moi d'accompagner toute la structure alors que nous découvrons nous-mêmes les outils », témoigne-t-elle. « Dans les petites structures, nous n'avons pas de direction informatique ni d'équipes dédiées au changement. Nous avançons un peu seules. »
La pression est d'autant plus forte que le secteur culturel accuse un retard important sur les outils informatiques. Le centre dramatique national d'Aubervilliers ne fait pas exception. « Jusqu'à présent, nous avions des logiciels spécifiques pour la comptabilité, la paie, ou la billetterie, et rien n'était vraiment relié », explique Karine Noujaim. Beaucoup de tâches étaient encore réalisées manuellement : les écritures comptables, les flux bancaires, jusqu'aux factures, qui devaient être signées par les chefs de service avant d'arriver à la comptabilité dans des bannettes papier. « Il y a quelques semaines, deux services se sont d'ailleurs disputés pour une facture égarée dans ce circuit », raconte-t-elle. « Le débat a été clos quand je leur ai rappelé que tout cela allait bientôt disparaître. »
Une organisation interne à revoir
Le théâtre a décidé de profiter de la réforme pour repenser son organisation interne. « L'idée est que les services métiers restent responsables de leurs fournisseurs, de leurs factures et de leurs budgets, mais avec une interface partagée », détaille Karine Noujaim. « Nous ne sommes donc plus les seuls à la compta à manipuler l'outil : les autres services sont censés aussi s'en emparer. »
La mise en œuvre, en revanche, a été brutale : choix de la solution en mars pour une bascule début mai. « Cela fait une semaine que nous utilisons le nouvel outil », précise-t-elle. « Quand je l'ouvre, je ne sais pas encore où aller. C'est la brasse coulée. »
Experts-comptables : une profession en pleine transformation
Experts comptables et commissaires aux comptes associés, Thierry Treps et Patrick Reis da Cunha sont, eux, toujours en phase de test. « Il existe plus de 150 plates-formes agréées potentielles sur le marché », rappellent-ils. « Notre travail consiste à analyser leur ergonomie, leur sécurité et leur coût. »
Leur mission ne s'arrêtera pas là. Une fois le choix opéré, il leur faudra effectuer les paramétrages, former les équipes et accompagner les clients. La partie conseil va d'ailleurs prendre de plus en plus d'importance dans le métier. « Notre valeur ajoutée restera toujours l'analyse des chiffres, mais davantage pour accompagner les dirigeants dans leurs décisions », insiste Thierry Treps.
Pascal Castanet, lui, n'a pas attendu la réforme pour engager sa transformation. « On est dématérialisé depuis 2010, et depuis 2019, toutes les factures sont systématiquement scannées et analysées par une intelligence artificielle qui lit automatiquement les documents et génère déjà une première comptabilisation », détaille l'expert-comptable à la tête de deux cabinets, à Narbonne (Aude) et à Béziers (Hérault). Résultat : la saisie, la révision et le contrôle comptable ne représentent plus que 45 % de son activité, contre 80 % en 2014.
Cette transition a un coût. « Notre budget informatique a été multiplié par quatre en dix ans », calcule-t-il. « Aujourd'hui, nous dépensons environ 5 000 euros par mois pour les logiciels, l'IA, la cybersécurité et les différents outils numériques. » Le virage n'a pas été sans heurts non plus du côté des équipes : sur douze collaborateurs, deux sont partis en 2014 parce qu'ils refusaient d'évoluer vers le conseil.



