La décote vocationnelle, mécanisme silencieux de la pénurie d'enseignants et de soignants
Décote vocationnelle : le vrai coût des métiers en tension

À la rentrée 2025, près de deux mille postes d’enseignants sont restés non pourvus. L’Éducation nationale a dû recruter 49 000 contractuels pour combler les rangs, soit 18 % de plus qu’il y a sept ans. En physique-chimie, 34 % des postes ouverts au concours sont restés vacants en 2024, et 20 % en mathématiques. Dans les hôpitaux publics, le taux de vacance des postes de praticiens hospitaliers à temps plein dépasse 35 % au début 2024, atteignant 48 % en psychiatrie et 42 % en radiologie.

Un phénomène qui touche de nombreux secteurs

Côté infirmier, la Fédération hospitalière de France évoque 15 000 postes vacants ; les syndicats du secteur en comptent jusqu’à 60 000. La restauration, l’aide à domicile, le travail social, l’agriculture, les métiers d’art, certaines spécialités de la fonction publique, la culture, la recherche : la liste des secteurs réputés « en tension » s’allonge chaque année. La France, lit-on dans les rapports, entend-on dans les déclarations ministérielles, voit-on dans les campagnes de recrutement, manque de « vocations ».

Dans la psychologie des jeunes adultes français, la flamme intérieure qui pousserait vers certains métiers réputés nobles (enseigner, soigner, cuisiner, cultiver, servir, sauver, transmettre) se serait subitement éteinte. Elle aurait été affaiblie par la modernité, par les écrans, par le matérialisme ambiant voire par le prof-bashing.

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La vocation, un dispositif collectif plutôt qu'une illumination

Aux pouvoirs publics, aux institutions de formation et aux directions des ressources humaines de la ranimer. À cette logique répond une ingénierie de la valorisation des métiers en tension : campagnes télévisées, témoignages d’agents passionnés, journées portes ouvertes dans les commissariats et les hôpitaux, mécénat de chefs étoilés filmés expliquant pourquoi être cuisinier est un rêve éveillé.

Il faudrait croire à ce mystère de la flamme intérieure dont les sciences sociales ne trouvent pourtant, depuis quarante ans, aucune trace. En 2009, dans un texte consacré aux musiciens d’orchestre paru dans Sociologie des groupes professionnels, Pierre François montrait autre chose : la vocation n’est pas une illumination personnelle, c’est un dispositif collectif. Conservatoires, pairs, jurys, orchestres la fabriquent par accumulation de petits rites. Et ceux qui y croient le plus fort sont aussi ceux qui surestiment le plus systématiquement leur talent, leur position et leur valeur de marché. La vocation est-elle donc si précieuse ?

La vocation comme outil de minoration salariale

Oui, car elle autorise à payer moins. On ne marchande pas une rémunération quand on accomplit son destin. Les heures supplémentaires de l’infirmière « qui aime son métier », la rentrée non payée du professeur qui prépare son année en août, les jours fériés du restaurateur qui se dit chanceux d’être en cuisine, l’apprentissage gratuit du jeune chercheur, la disponibilité permanente du médecin hospitalier : tout cela tient parce que la vocation interdit, par construction, le calcul économique. On ne calcule pas ce qu’on aime, c’est même la définition opérationnelle d’une vocation, telle que les organisations contemporaines la pratiquent.

Un second effet : la surévaluation de soi

Un second effet est moins visible, mais c’est lui qui stabilise le premier. La vocation produit, chez celui qui y adhère, une surévaluation systématique de soi : sentiment d’être à part, conviction d’un talent supérieur à la moyenne, certitude de mériter une trajectoire singulière, soupçon d’être incompris par un marché qui n’aurait pas su voir. Cette surévaluation, paradoxalement, protège l’organisation qui en tire profit. Le travailleur qui se croit exceptionnel ne se ligue pas avec d’autres : il considère que sa situation est singulière, donc négociable seulement à l’individuel, donc finalement non négociable. Il ne quitte pas davantage pour un meilleur poste : son talent étant unique, aucune mesure objective ne pourrait le valider ; il reste fidèle à la seule institution qui lui renvoie l’image de son élection.

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La décote vocationnelle, un mécanisme budgétaire

La décote vocationnelle est cet écart entre ce qu’un travailleur accepte et ce qu’il accepterait s’il ne se croyait pas touché par la vocation ; c’est aussi l’écart que l’organisation encaisse silencieusement à chaque bulletin de salaire. La décote vocationnelle est probablement, en France, le mécanisme silencieux par lequel se financent le plus grand nombre d’institutions à budget contraint – Éducation, Santé, Culture, Recherche, Justice, et plus largement l’ensemble du tertiaire public et associatif.

La vocation n’est donc pas un trésor à découvrir, mais plutôt un dispositif organisationnel qui produit, chez ceux qui y adhèrent, à la fois de la docilité salariale et de la surévaluation de soi. Aucune politique publique sérieuse ne peut faire l’économie de cette requalification. Un métier ne se pénurise pas en perdant ses vocations ; il se pénurise en refusant de payer ce qu’elle vaut. Le problème n’est pas que les jeunes manquent de vocations. C’est que la vocation est devenue, dans le vocabulaire des organisations contemporaines, le nom élégant d’une décote salariale qui ne dit pas son nom. Plus une institution parle de vocation, moins elle paie. Ce n’est pas un mystère psychologique ; c’est une corrélation budgétaire. Quand on vous parle de votre vocation, comptez vos doigts. Et relisez votre fiche de paie.