Capitalisme : le bouc émissaire universel qui empêche de voir les vraies causes des problèmes
Capitalisme : le bouc émissaire qui masque les vraies causes

Capitalisme : le bouc émissaire universel qui empêche de voir les vraies causes des problèmes

Si les inégalités augmentent, c'est la faute du capitalisme. Si le climat se dérègle, c'est la faute du capitalisme. Si l'hôpital souffre, si les salaires stagnent, si la guerre éclate, c'est encore « la faute du capitalisme ». Ce refrain est devenu un réflexe national, au point qu'il a récemment retenti jusque sous les dorures de l'Assemblée nationale.

Le 2 février dernier, la députée Sandrine Rousseau a martelé que « quand le capitalisme s'essouffle, la guerre est son débouché », renouant avec l'idée confortable d'un bouc émissaire universel. Dès qu'un problème surgit, on désigne un coupable fourre-tout : le Capitalisme, abstraction maléfique sensée tout expliquer. Mais quand un mot sert à tout expliquer, en réalité il n'explique plus rien. Et à force de combattre un épouvantail, on s'interdit de voir les causes concrètes des problèmes – donc d'y apporter de vraies solutions.

Le capitalisme, bouc émissaire à tout faire

Il s'est installé en France un curieux réflexe culturel : quoi qu'il arrive, on blâme « le capitalisme ». Ce terme valise est convoqué pour dénoncer pêle-mêle la pollution, la précarité, les pandémies, la malbouffe, la crise du logement ou la fonte des glaciers. Peu importe si ces phénomènes résultent, en partie, de choix politiques, de normes ou de rentes, on préfère incriminer une entité vague.

On confond allègrement économie de marché et décisions réglementaires : par exemple, accuser « le marché » d'appauvrir les travailleurs alors qu'en France près de 53 % du coût salarial part en cotisations et impôts. C'est un record mondial de ponction sur la fiche de paie, laissant seulement 46,70 € au salarié pour 100 € dépensés par l'employeur.

De même, fustiger « le capitalisme » pour la grande précarité alors que notre État-providence n'a jamais été aussi massif. La France consacre 31,9 % du PIB aux prestations de protection sociale, contre 20 % en moyenne dans les pays de l'OCDE. Autrement dit, on attribue au marché des effets qui proviennent souvent de notre propre modèle sociofiscal.

Mais ce discours flou dispense d'analyse : pourquoi s'embarrasser à décortiquer la fiscalité du travail, le droit du logement ou les réglementations, quand un slogan permet de tout balayer d'un revers de main ?

Facilité contre complexité

Ce mécanisme est intellectuellement commode… et profondément paresseux. En blâmant un coupable unique presque mystique, on évite de se poser les bonnes questions. Première conséquence : une sorte de cécité causale.

  • Si un hôpital manque de lits, est-ce vraiment le « capitalisme » ou bien certaines décisions budgétaires et administratives précises ?
  • Si le prix de l'essence flambe, est-ce la « main invisible » ou la géopolitique et les taxes ?

À ne jurer que par le Capitalisme, on évacue la complexité.

Deuxième effet : la colère publique se trouve détournée vers une abstraction lointaine plutôt que vers les blocages bien réels – qu'il s'agisse de réglementations absurdes, de monopoles protégés ou de prélèvements excessifs. Cette personnalisation d'un ennemi imaginaire évite de nommer les intérêts établis qui, eux, ont un visage bien concret : barrières à l'entrée, rentes d'acteurs en place, captation réglementaire par certains lobbies.

Troisième dommage : plus aucun débat adulte n'est possible. Oser nuancer le tableau, distinguer marché et connivence, c'est aussitôt s'exposer à l'anathème. La morale remplace l'analyse : la posture tient lieu d'argument.

Enfin, à force de combattre un mot, on fige le pays dans ses problèmes. On invective « le système » tandis que le chômage de longue durée, lui, ne faiblit pas. On s'indigne contre une chimère pendant que les vraies réformes restent lettre morte.

Un réflexe entretenu au sommet

Ce réflexe n'est pas anodin, car il est entretenu au sommet. Nombre de responsables politiques et médiatiques, loin d'éclairer le réel, préfèrent gérer l'émotion. Accuser le Capitalisme fait office de passe-partout :

  1. Cela évite d'assumer les décisions difficiles
  2. Cela évite de remettre en cause des normes obsolètes ou des privilèges
  3. Cela évite de bousculer les situations acquises

Plutôt que d'admettre « nous avons manqué à réformer ceci ou cela », il est tentant de déclarer que c'est la faute d'un ogre sans visage. Cette rhétorique permet de se draper en justicier moral sans rien changer de concret. Elle exonère les élites de résultats tangibles en leur donnant le beau rôle de la dénonciation vertueuse. Pendant ce temps, les obstacles structurels demeurent. En somme, c'est le degré zéro du courage politique : dénoncer un coupable abstrait pour ne pas avoir à nommer les causes précises.

Pas « trop » de capitalisme, pas assez !

Et si le problème de la France, ce n'était pas trop de capitalisme… mais pas assez de capitalisme accessible à tous ? Derrière le procès perpétuel fait au marché, on trouve un paradoxe : notre société cumule souvent les contraintes du capitalisme sans en récolter les bénéfices pour le plus grand nombre.

La preuve : loin d'être un enfer ultralibéral, la France se classe 63ᵉ sur 184 économies pour la liberté économique selon l'Index Heritage – pénalisée par sa dépense publique record et sa réglementation foisonnante.

Le Grand Capital ferait la loi chez nous ? En réalité, beaucoup de Français peinent à trouver une place dans l'économie de marché et dépendent de la redistribution parce qu'on les a privés des filets de protection les plus efficaces :

  • Un emploi abondant
  • Un bon salaire net
  • La concurrence qui baisse les prix
  • La possibilité d'épargner et d'investir
  • L'accès à la propriété ou à l'actionnariat

Faute de ces atouts, on multiplie les béquilles (aides, subventions, allocations) pour compenser les coûts et les manques… tout en agonisant le « capitalisme » d'injures.

Changer de logiciel : vers un capitalisme populaire

Il est temps de changer de logiciel. Plutôt que de chercher un bouc émissaire, il faut ouvrir le capot de notre modèle social-économique et poser un diagnostic honnête. Le vrai clivage n'est pas État vs marché, mais entre deux formes de capitalisme :

D'un côté un capitalisme de connivence et de concentration où rentes, monopoles et entraves limitent l'accès au jeu économique.

De l'autre un capitalisme populaire et ouvert, où la possibilité de produire, d'échanger, de s'enrichir est largement partagée.

Le premier accumule les verrous au profit de quelques-uns ; le second multiplie les opportunités pour chacun. La France a trop souvent pratiqué un capitalisme filtré – ultra-réglementé, parfois réservé aux initiés – alimentant le sentiment d'injustice et d'impuissance.

La vraie réponse n'est donc pas moins de marché, mais davantage de marché pour tous. Passer d'une société de la compensation (où l'État colmate les brèches d'une économie étouffée) à une société de la capacité (où chacun reçoit les moyens d'agir et de prospérer dans l'économie).

Cela implique de sortir d'une vision purement protectrice – protéger du marché – pour adopter une vision émancipatrice – donner à chacun une place dans le marché. En clair, il faut oser construire un modèle de « capitalisme populaire », une sorte de « nation de propriétaires » où chaque citoyen possède un levier d'indépendance : un bon revenu, une épargne, des parts dans une entreprise, un capital, fût-il modeste, à transmettre.

Refaire de la prospérité un projet collectif

Imaginez un instant la France ainsi transformée. Une société de propriétaires où l'ascenseur social remarche :

  • Créer sa boîte ne serait plus un saut de l'ange
  • Travailler davantage rapporterait un gain tangible
  • Toucher une augmentation ne ferait plus peur (ni risquer de perdre ses aides, ni être écrasé d'impôts)

Chacun disposerait d'une petite réserve, d'un capital ou d'une part d'action – pas simplement d'un dossier de prestations à renouveler. Ce n'est pas le mirage d'un enrichissement sans limites, c'est la réalité d'une sécurité par l'émancipation : celle qui vient de la compétence, de l'initiative, de la propriété, plutôt que de la seule dépendance aux allocations.

Une telle société regarderait la réussite non plus avec suspicion mais comme un objectif partagé, source de progrès commun. Surtout, nous n'aurions plus besoin de sacrifier un bouc émissaire à chaque crise pour canaliser la frustration : quand les individus ont une prise réelle sur leur destin, ils ne se laissent plus bercer par les fables simplistes.

Le courage de la lucidité

En définitive, le vrai courage intellectuel aujourd'hui est de rompre avec la facilité du « tout est la faute du capitalisme ». Non par dogmatisme en sens inverse, mais par exigence de lucidité. Nommer les causes concrètes des échecs – fût-ce au risque de bousculer les idées reçues – est la seule voie pour améliorer effectivement la condition de chacun.

Plutôt que d'ajuster sans fin un modèle de dépendance généralisée, osons bâtir un modèle de capacitation généralisée. L'État peut beaucoup – il doit garantir la justice, réguler, protéger les plus fragiles. Mais l'État ne peut pas tout : il ne peut pas décréter la prospérité ni distribuer l'émancipation comme on distribue des subventions. En revanche, il peut ouvrir le jeu, redonner aux individus les clés de leur propre réussite.

Ce sursaut d'ambition, c'est celui d'une France qui arrête de se chercher des coupables imaginaires pour enfin se donner des moyens réels. Ce n'est pas « le capitalisme » qu'il faut sauver ou condamner ; c'est la confiance dans notre capacité, ensemble, à produire, innover et avancer. Nous devons refaire de la liberté économique non un gros mot, mais un outil au service du bien commun – pour que, demain, le mot progrès redevienne un projet palpable, et non un vain slogan.