Le plutonium datant de la guerre froide fait un retour en force. L'administration Trump a sélectionné plusieurs start-ups qui pourraient être autorisées à convertir ce matériau, issu d'ogives nucléaires démantelées, en combustible pour faire fonctionner les centrales atomiques de nouvelle génération. Le plutonium n'existe généralement pas à l'état naturel : c'est un sous-produit de la fission nucléaire, le processus qui alimente les réacteurs nucléaires. Mais au 20e siècle, les États-Unis ont produit et stocké environ 100 tonnes de ce matériau, composant essentiel de leurs armes nucléaires, aujourd'hui inutilisées.
Alternative à l'uranium russe ?
Au total, cinq entreprises, dont le spécialiste franco-italien des petits réacteurs nucléaires Newcleo, vont entrer en négociations avec les autorités américaines pour utiliser une partie du plutonium que les États-Unis conservent dans plusieurs sites hautement protégés. Mais les experts en non-prolifération nucléaire, ainsi que certains élus démocrates, se disent inquiets. Avec la guerre en Ukraine, l'approvisionnement en uranium, utilisé comme source d'énergie pour les réacteurs nucléaires et provenant en grande partie de Russie, s'est raréfié pour de nombreux industriels du nucléaire. Or, l'administration Trump s'est fixée pour objectif de quadrupler la taille du parc nucléaire américain d'ici 2050, ce qui implique mécaniquement davantage de combustibles pour faire tourner ces réacteurs. Les start-ups sélectionnées par la Maison-Blanche n'en démordent pas : l'exploitation du plutonium stocké depuis la guerre froide pourrait constituer une solution à court terme.
Substance très dangereuse
Mais ce scénario est loin de faire consensus. Il fait notamment pâlir les experts en non-prolifération nucléaire, qui alertent sur les risques pour la santé de cette substance par ailleurs très complexe à manipuler. Selon Mycle Schneider, coordinateur du rapport "The World Nuclear Industry Status" (WNISR), "le plutonium est l'une des substances les plus toxiques jamais créées, bien plus que l'uranium. Il suffit d'en inhaler une quantité infime pour risquer de développer un cancer du poumon." Outre les risques pour la santé, le plutonium peut également servir à la fabrication de bombes nucléaires et exige donc un niveau de sécurité extrêmement élevé. En le laissant aux mains de startups privées, "on va mécaniquement multiplier les trajets et les acteurs qui le manipulent, ce qui va accroître le risque d'en perdre ou de se le faire voler", met en garde un spécialiste des questions de sécurité nucléaire à l'Université de Leicester. D'autant qu'il est plus facile d'obtenir du plutonium séparé que d'enrichir de l'uranium et qu'il n'en faut pas beaucoup pour créer une arme nucléaire. "Si la quantité exacte de plutonium pour réaliser un explosif nucléaire est une information confidentielle, on peut dire qu'une masse de la taille d'un melon suffit", précise Mycle Schneider.
Difficultés techniques et coût exorbitant
Experts et élus démocrates sont d'autant plus sceptiques au regard du précédent historique. Car les tentatives précédentes des États-Unis et d'autres gouvernements pour transformer le plutonium en combustible se sont heurtées à des difficultés techniques et à des coûts exorbitants. À la fin de la guerre froide, les États-Unis et la Russie ont ainsi tenté de convertir le plutonium en source d'énergie, mais le plan a été abandonné pendant le deuxième mandat de Barack Obama. Joe Biden voulait, quant à lui, enfouir ces stocks de manière sûre au Nouveau-Mexique, un projet abandonné une nouvelle fois car trop cher et compliqué à mettre en œuvre durant son mandat. Reste à voir si le plan de l'administration Trump pour "libérer le plutonium" pour les start-ups du nucléaire sera mis en action. Mais à en croire les experts, ce dernier semble sous-estimer les risques qu'il ferait courir en matière de santé et de prolifération nucléaire. "Des pays ont déjà essayé, et ils ont conclu que, même si l'utilisation du plutonium comme combustible serait tentante, il s'agit en réalité d'un fardeau et que nous devons nous en débarrasser définitivement", juge Scott Roecker, vice-président de la Nuclear Threat Initiative.



