Toyota persiste dans sa vision pragmatique de la mobilité
Les observateurs du secteur automobile ont été presque surpris lorsque Toyota a finalement lancé sa première voiture entièrement électrique, la Bz4x. Promoteur historique de l'hybride depuis 1997 avec la Prius, un modèle qui a largement contribué à démocratiser cette technologie révolutionnaire, le constructeur japonais reste ferme sur ses positions. Apprécié sur tous les continents pour la fiabilité et la longévité de ses véhicules, Toyota considère que l'électrique ne représente qu'une solution très partielle pour répondre aux besoins de mobilité des Européens.
Le constat sans appel de Didier Leroy
Didier Leroy, président de Toyota Europe, se montre catégorique dans une interview accordée à Auto-infos. L'électrique n'est toujours pas compétitif selon lui. Après avoir gravi tous les échelons depuis son poste de directeur de l'usine de Valenciennes pour devenir le bras droit d'Akio Toyoda, il possède une vision approfondie du marché. "On travaille sur des voitures électriques abordables", explique-t-il, "mais il faudra du temps avant que les technologies électriques ne le deviennent vraiment."
Il souligne une différence de coûts substantielle : "Il y a une différence de coûts aujourd'hui, en moyenne de 15 000 à 20 000 euros entre électriques et thermiques. Et, malgré des prix de vente beaucoup plus élevés, je ne connais pas de constructeur qui fasse les mêmes marges sur une électrique que sur une thermique aujourd'hui."
Une approche prudente face à l'engouement électrique
Cette méfiance s'est traduite par une arrivée très tardive de Toyota sur le marché des véhicules 100 % électriques. Le constructeur estime que les autres marques se sont précipitées tête baissée sur un marché encore balbutiant et à construire. Didier Leroy ne manque pas de relever le "machine arrière toute" effectué par certains constructeurs les plus zélés. Après avoir promis de vendre 100 % de voitures électriques d'ici 2030, plusieurs réinstallent désormais des moteurs thermiques dans leurs modèles.
Le potentiel énorme des hybrides selon Toyota
"Les Yaris et Yaris Cross hybrides actuelles vont rester en production pendant plusieurs années encore à Valenciennes. Il n'y a pas à court ou moyen terme de plan pour passer à une Yaris électrique", assure Didier Leroy. Il justifie ce choix stratégique : "Avec l'hybride, on atteint les objectifs de CO2 et on colle aux attentes du marché. Il y a un potentiel énorme de progrès sur les hybrides. Pourquoi pas à l'avenir une hybride qui consomme moins de trois litres aux cent ? Nous continuerons de travailler sur ces technologies pendant plusieurs années encore."
Cette position crée des difficultés pour les constructeurs qui avaient misé exclusivement sur l'électrique. Ils doivent désormais rapatrier les ingénieurs spécialisés dans le thermique, licenciés quelques mois plus tôt faute de programmes. Beaucoup sont partis chez les constructeurs chinois qui, face aux taxes européennes sur l'électrique, se sont convertis à l'hybride, une technologie épargnée par ces mesures.
Les carburants alternatifs : une piste sous-estimée
Didier Leroy estime que cette situation pourrait durer au-delà du prévisible. Il évoque le développement des carburants de substitution aux énergies fossiles. "On sous-estime à mon sens complètement les capacités de recherche-développement des groupes pétroliers ou chimiques qui planchent là-dessus, comme Aramco ou Exxon Mobil", affirme-t-il.
"Nous, nous avons confiance", poursuit-il. "Si on parvenait à un carburant dont le prix s'alignerait sur celui du super sans-plomb dans dix ans, le potentiel de décarbonation serait énorme. Car on pourrait faire rouler aux e-fuels une bonne partie du parc de 285 millions de véhicules roulant en Europe, moyennant des modifications techniques de quelques centaines d'euros par voiture."
Il insiste sur l'impact environnemental : "L'effet sur les émissions de CO2 serait autrement plus important qu'une électrification croissante des seuls véhicules neufs ! On pourrait baisser les émissions de 80% !"
L'hydrogène : un espoir à moyen terme
Toyota maintient également son engagement dans l'hydrogène avec la Mirai, dont la troisième version est attendue. Le constructeur fait rouler par centaines ce modèle à hydrogène autour de la planète depuis 2015, notamment dans des flottes de taxis pour recueillir des données. Cependant, Didier Leroy tempère les attentes : pas de maturité complète du véhicule à hydrogène avant 2032-2035, malgré une augmentation soutenue des investissements de 25 % chaque année au niveau mondial.
Un appel à la réflexion sur la réglementation européenne
Face à la préférence européenne pour l'électrique décidée par Bruxelles, le patron de Toyota Europe suggère une pause sur certaines règles. Il invite à réfléchir à celles qui ont un impact sur les prix, critiquant les normes parfois superflues qui renchérissent les voitures. "Les véhicules sont aujourd'hui à un niveau de prix qui les rend inabordables pour une partie de la population", conclut-il, appelant à une approche plus équilibrée de la transition énergétique dans le secteur automobile.



