Peut-on vraiment interdire le tabac à toute une génération ? C’est en tout cas le pari ambitieux lancé par le Royaume-Uni. Le 20 avril dernier, le Parlement britannique a adopté le projet de loi interdisant aux personnes nées à partir du 1er janvier 2009 d’acheter des produits en contenant, sur tout le territoire, y compris lorsque celles-ci auront atteint la majorité.
Renforcement des politiques de régulation du vapotage
Le pays prévoit également un renforcement des politiques publiques en matière de régulation du vapotage. Ces mesures – qui devraient normalement entrer en vigueur en 2027, après assentiment royal – s’inscrivent dans un contexte où le tabac demeure la principale cause de décès évitables en Angleterre.
Sanctions pour les commerçants, pas pour les consommateurs
En cas d’infraction, les consommateurs ne seront pas sanctionnés. En revanche, les commerçants qui enfreindraient la loi en vendant du tabac ou des produits associés, comme les feuilles à rouler, risqueront une amende équivalente à 230 euros.
Analyse du professeur Amine Benyamina
Pour Le Point, le professeur Amine Benyamina, chef du service de psychiatrie et d’addictologie à l’hôpital Paul-Brousse et président de l’association Addictions France, analyse la portée de cette loi.
Une décision audacieuse et symbolique
Interrogé sur ce qui l’inspire de cette décision, il déclare : « Je pense qu’elle est audacieuse, très clairement, mais intéressante. Il y a une portée symbolique forte : d’emblée, on positionne une génération et une société sans tabac fumé. » Il précise que les Britanniques ont évité de faire de la nicotine le seul ennemi, contrairement à la France où le débat n’est pas réglé.
Peu d’expériences comparables
Concernant les données existantes, il note qu’il n’y a pas vraiment d’expériences comparables. « L’Australie est restée au milieu du gué sur son interdiction, on ne sait pas encore ce que ça donne. Il y a aussi les Maldives, mais c’est plus facile dans un archipel ou dans un pays avec un système politique différent du nôtre. »
Baisse continue du tabagisme chez les jeunes
Sur vingt ans, les données montrent une baisse continue, notamment en France par rapport à d’autres pays européens. Cela est dû à une nouvelle génération moins attirée par le tabac et à des politiques publiques efficaces. Cependant, deux points de blocage persistent : le tabagisme dans les populations défavorisées et la cible que représentent les jeunes pour l’industrie de la nicotine.
Une mesure insuffisante seule
L’impact réel de l’interdiction fondée sur l’année de naissance reste incertain. « Personne ne peut affirmer que ‘ça va marcher’. On peut simplement se dire ‘pourquoi pas ?’ », explique-t-il. Mais cette mesure doit s’inscrire dans une stratégie globale incluant des professionnels formés, des substituts nicotiniques et un accompagnement personnalisé.
Nécessité d’une politique harmonisée
Toute interdiction génère de la contrebande. L’enjeu est de limiter ces effets avec une politique harmonisée à l’échelle européenne. « La Grande-Bretagne est à deux heures de train… Les politiques nationales se heurtent toujours aux réalités frontalières. »
Pas de transfert vers le vapotage
Interrogé sur un possible transfert vers d’autres substances comme le vapotage, il répond : « Non, parce que je pense qu’on ne parle pas des mêmes publics. L’industrie de la nicotine cible des consommateurs naïfs, notamment les jeunes. »
Les jeunes favorables aux interdictions
Il ne croit pas à une stigmatisation des jeunes. « J’ai l’habitude de travailler avec des jeunes de 15 à 23 ans. On les a interrogés récemment dans un groupe de réflexion, et ils sont plutôt favorables à des interdictions massives. »
La France pourrait-elle suivre ?
Il l’espère, mais reste pessimiste. « Beaucoup d’interdictions sont régulièrement violées et mal respectées : sur les terrasses, sur les plages… Ce sont parfois des mesures un peu marketing, car les buralistes et l’industrie du tabac restent très influents auprès des décideurs politiques. »
Transposabilité à d’autres addictions
Pour l’alcool, il estime que c’est possible car les jeunes consomment déjà moins. Pour les écrans, une tentative d’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans a été malmenée au Sénat. Il est favorable à la réduction des risques, mais certaines interdictions peuvent être structurantes.



