Mauvaise passe pour le Livret A. Le placement préféré des Français est de plus en plus boudé. En un an, son taux d'intérêt a été divisé par deux, il s'élève depuis février à 1,5 %. Une rentabilité insuffisante, semble-t-il, pour bon nombre de ses 58 millions de détenteurs (84 % de la population). Selon les chiffres publiés jeudi matin par la Caisse des dépôts, ses épargnants ont retiré 1,28 milliard d'euros rien qu'en avril, un mois pourtant d'habitude important en termes de recettes.
« C'est la plus importante décollecte pour un mois d'avril depuis dix ans », souligne Philippe Crevel, directeur général du Cercle de l'épargne, centre d'études sur l'épargne. Et avec 4,8 milliards d'euros retirés depuis janvier, un second record est battu. « Il n'est jamais arrivé que les quatre premiers mois de l'année soient dans le rouge depuis le début des statistiques de la Caisse des dépôts, c'est-à-dire depuis 2009 », renchérit l'économiste. D'ordinaire, le premier semestre est synonyme d'économies, en partie utilisées au second pour régler les vacances d'été, la rentrée scolaire et les fêtes de fin d'année.
Vers un taux de 1,8 % en août ?
Depuis 2021, le taux du Livret A est fixé deux fois par an, le 1er février et le 1er août. Déjà, les yeux sont rivés sur cet été et plus précisément, dans deux mois, la mi-juillet, date à laquelle le nouveau gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, pourrait proposer au gouvernement une réévaluation de son taux. Son calcul dépend d'une formule réglementaire qui tient compte de la progression de l'inflation et des politiques monétaires européennes.
Selon les premières estimations, sa hausse pourrait osciller entre 1,75 et 1,95 % au 1er août. « Il n'y a pas trop de doute sur le fait que le taux du Livret A remonte entre 1,7 % et 1,9 % en août », anticipe Matéis Mouflet, analyste de marchés pour la plate-forme d'investissement XTB.
Un taux à 1,8 % ? C'est aussi le scénario privilégié par Henri Réau, directeur du développement de Placement-direct.fr, courtier en ligne en produits d'épargne. Une raison principale à cela : le niveau de l'inflation. « Elle a doublé en deux mois, à 2,1 % en avril, à cause des prix du pétrole », développe Matéis Mouflet.
Celle-ci « devrait avoisiner les 2,5 % en juillet et on sait que, même si le conflit en Iran venait à prendre fin maintenant, le baril ne baisserait pas tant que ça : certaines installations ont été endommagées ou arrêtées et les faire repartir prend du temps, le pétrole à l'intérieur se solidifie et ça fait exploser la pompe ». En résumé, le retour à la normale des prix pétroliers — et donc de l'inflation — n'arrivera pas « avant six à 12 mois, voire davantage si le conflit dure », estime Henri Réau.
Dans ce contexte, difficile d'imaginer un statu quo du taux du Livret A à 1,5 %. À moins que le nouveau gouverneur de la Banque de France estime que le blocage du détroit d'Ormuz relève « de circonstances exceptionnelles » et qu'une augmentation du taux pourrait être négativement « perçue comme une reconnaissance d'un retour durable de l'inflation », avance Philippe Crevel. D'autant que cette hausse aurait aussi pour conséquence le renchérissement des coûts de financement des banques avec, à la clé, une augmentation des taux de crédit immobilier des particuliers, mais aussi de ceux des bailleurs sociaux qui ont la particularité d'emprunter au taux du Livret A.
« Ça ne changera pas fondamentalement la donne »
Dans tous les cas, relever son taux de 1,5 % à 1,8 % ne devrait pas suffire à enrayer le mouvement, selon ces experts. « Ça pourra réduire la décollecte et le désamour actuel des épargnants, mais on ne devrait pas repartir dans le vert à partir de l'été », juge Henri Réau.
Les Français ont compris qu'il existait un produit d'épargne plus attractif, le fond euros de l'assurance vie. En 2025, il a affiché une rentabilité de 2,65 % en moyenne et devrait, selon le directeur du développement de Placement-direct.fr, « offrir autant en 2026 avec, pour certains contrats, une rentabilité entre 3 % et 4 % avant prélèvements et impôts, soit 2,1 % à 2,8 % net… Ce qui reste bien supérieur au Livret A, même s'il est net d'impôt. »
Finalement, les grands perdants d'un tel scénario pourraient bien être les bailleurs sociaux, victimes à la fois d'un faible niveau de collecte du Livret A (qui leur sert à financer leurs constructions et réhabilitations de logements) et d'une hausse de leur taux d'emprunt et de leur charge de la dette avec la remontée du taux du Livret A. « Si notre charge financière augmente, il faudra que l'État nous accompagne », prévient Emmanuelle Cosse, la présidente de l'Union sociale pour l'habitat (USH).



