Le langage des fleurs reste-t-il trop genré ? Une étude révèle une évolution des mentalités
Langage des fleurs : pourquoi reste-t-il si genré ?

Le langage floral : un moyen précieux pour exprimer l'inexprimable

Offrir des fleurs constitue un geste universel pour dire « je t'aime », « je pense à toi », « pardon », « merci » ou encore « je suis là ». Cette pratique permet d'exprimer ce qu'il est parfois difficile de formuler avec des mots. Il n'est donc pas surprenant que 72% des Français considèrent les fleurs comme un moyen précieux d'exprimer ce qu'ils n'arrivent pas à dire, selon une étude OpinionWay exclusive réalisée pour la Fondation Hollandaise des Fleurs et des Plantes.

Le problème fondamental réside dans la distribution inégale de ce langage symbolique. Pour la majorité des gens, les fleurs demeurent un cadeau traditionnellement destiné aux femmes. Cependant, les chiffres actuels, corroborés par les observations sur le terrain, suggèrent un frémissement notable des mentalités. Ainsi, 65% des jeunes âgés de 18 à 24 ans rêvent de recevoir des fleurs à la Saint-Valentin, et un homme sur quatre déclare également souhaiter en recevoir. Ces données soulèvent une question très concrète : si les fleurs représentent véritablement un langage, pourquoi ce langage reste-t-il si profondément genré ? Et surtout, est-il possible que cette situation évolue significativement dans les années à venir ?

L'histoire des fleurs comme message relationnel : une construction culturelle récente

Avant même d'aborder la problématique du genre, un détour historique s'impose pour comprendre les origines de cette pratique. Les fleurs n'ont pas toujours été considérées comme un présent à offrir. « Admirer des fleurs, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'a rien d'évident », rappelle l'historienne Valérie Chansigaud. « Dans l'art préhistorique, les fleurs sont quasi absentes, comme si elles n'étaient pas encore un symbole culturel significatif. »

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Lorsqu'on remonte à l'Antiquité, les fleurs ne constituent pas un cadeau, mais elles existent dans des usages strictement encadrés. « Il y a une consommation de fleurs, mais principalement pour obtenir des parfums par exemple », et lors de certaines cérémonies spécifiques, « on impose le fait de répandre des pétales de roses ». Cette pratique a entraîné une culture spécifique de la rose, non pas dans un but de plaisir personnel, mais pour des rituels sociaux et religieux.

Le bouquet que l'on offre aujourd'hui est en réalité une habitude très récente dans l'histoire humaine. « L'usage d'offrir des bouquets de fleurs est apparu dans la société civile au XIXe siècle », explique l'historienne Valérie Chansigaud. Ce bouquet est né dans une société très particulière, celle de la bourgeoisie ascendante, lorsque le jardin ornemental est devenu le prolongement naturel de la maison, et surtout un signe social distinctif. « La flore ornementale est vraiment une façon de marquer son rang social », souligne-t-elle. À tel point que le bouquet offert doit être « extraordinaire ». Elle insiste sur ce point : « On n'offre jamais, par exemple, un bouquet simple de pissenlits ». Ce qu'on offre traditionnellement, ce sont des fleurs transformées par l'horticulture moderne, souvent exotiques, soigneusement sélectionnées et artistiquement travaillées.

Les fleurs sont-elles intrinsèquement « féminines » ? Ce que révèlent l'histoire et les données contemporaines

Si les fleurs sont encore largement perçues comme un cadeau principalement destiné aux femmes, ce n'est certainement pas un hasard historique. Au XIXe siècle, un discours social émerge qui associe clairement et délibérément les fleurs aux jeunes femmes, comme l'explique l'historienne. Le parallèle établi est simple et direct : la fleur plaît par sa beauté, mais elle fane rapidement. Cette image éphémère est également associée à la beauté féminine traditionnelle, selon les normes sociales de l'époque.

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Cette construction culturelle persistante se retrouve encore clairement dans les données statistiques actuelles. Louis Savatier, cofondateur de Sessile, une plateforme innovante qui met en relation des clients avec un réseau de fleuristes indépendants en France et en Belgique, résume la situation actuelle : « Pour les destinataires, aujourd'hui, c'est quand même un cadeau principalement destiné aux femmes ». À l'occasion de la Saint-Valentin, par exemple, 87% des destinataires sont des femmes contre seulement 13% d'hommes. Pour Isaac Muller, un jeune homme de 22 ans, le constat est sans appel : « Beaucoup d'hommes n'ont jamais reçu de fleurs, ou alors seulement à la mort d'un proche ». Et ces chiffres en sont la preuve tangible : « tout au long de l'année, pour les obsèques, c'était 65% à destination de femmes et 35% à destination d'hommes, contre 90% et 10% en général ». Laetitia Chaussée, fleuriste expérimentée dans la boutique Fanfan, située dans le 19e arrondissement de Paris, va même plus loin dans son analyse. « 80% des hommes reçoivent leur première fleur le jour de leur enterrement. Je trouve cette statistique vraiment terrible et révélatrice. »

Les pratiques évoluent progressivement sur le terrain

Sur le terrain concret des boutiques de fleuristes, les changements de comportement s'observent néanmoins de manière tangible : « à la fête des Pères, il y a de plus en plus de personnes qui offrent des bouquets à leur papa », explique Laetitia Chaussée avec optimisme. « Ma clientèle est globalement plus jeune, beaucoup plus encline à offrir des fleurs aux filles, aux garçons, peu importe le genre. Et quand je fais des livraisons personnelles, les hommes sont toujours ultra touchés et émus », raconte la fleuriste parisienne avec conviction.

Pour Laetitia Chaussée, il suffit d'observer attentivement comment se comportent les enfants dans sa boutique pour comprendre que la sensibilité naturelle aux fleurs n'est pas intrinsèquement liée au genre : « Filles ou garçons, ils sont tout de suite très curieux et spontanément sensibles à la beauté pure des fleurs ». Autre évolution notable relevée par Louis Savatier : « on voit émerger une tendance sociétale intéressante : s'acheter des fleurs pour soi-même. J'ai discuté récemment avec des fleuristes dans le Nord de la France, et elles me disaient qu'elles observent de plus en plus d'hommes acheter des fleurs, pas seulement pour offrir à quelqu'un, mais aussi pour leur propre plaisir personnel. »

Sur le terrain pratique, il n'existe pas de catégorisation rigide de « fleurs pour hommes » ou de « fleurs pour femmes ». « Quand une fleur est véritablement belle, elle est belle universellement, et elle peut plaire indistinctement à un homme et à une femme », conclut Louis Savatier avec philosophie, soulignant ainsi l'universalité potentielle du langage floral lorsqu'il est libéré des stéréotypes de genre.