Près d'un jeune Français sur deux soulève de la fonte et transpire sur les tapis de salle. Entre nouvelle forme de coquetterie et réveil d'une masculinité toxique, l'engouement pour la « prise de masse » progresse. Enquête.
Un phénomène de masse
« Ce soir c'est assez tranquille, on muscle le dos et les biceps ! Par contre, demain, ce sera les jambes… J'ai déjà mal. » Cinq fois par semaine, Matthias et Mehdi, 19 ans tous les deux, se retrouvent le soir au Basic Fit de la Meinau, dans le sud de Strasbourg. « On est un peu des “gym bros” [frères de salle de sport, NDLR] », plaisante le premier. Les deux étudiants en communication sont devenus accros à « la salle » il y a un an, l'un après une rupture, l'autre pour atteindre « la meilleure version de [lui]-même ».
Rien que de très ordinaire : la musculation a aujourd'hui tout du phénomène de masse. Longtemps dénigrée comme une simple « gonflette » et cataloguée dans l'univers un peu effrayant des bodybuilders des années 1980, incarnés par Arnold Schwarzenegger, la pratique connaît en effet un nouveau souffle depuis une dizaine d'années en Europe. Environ 6,2 millions de Français sont ainsi abonnés à une salle de sport, et la tendance est particulièrement marquée chez les jeunes hommes.
Entre quête de bien-être et pression sociale
Pour certains, la musculation est un moyen de se sentir mieux dans leur corps et dans leur tête. « Cela m'a aidé à reprendre confiance en moi après une rupture difficile », confie Matthias. D'autres y voient une manière de se conformer à des idéaux de virilité véhiculés par les réseaux sociaux et la culture populaire. Les corps sculptés, les abdos apparents et les muscles saillants sont devenus des symboles de réussite et de séduction.
Mais cette quête peut aussi devenir une obsession. Les spécialistes alertent sur les risques de troubles alimentaires, de dopage ou de blessures liés à une pratique excessive. « Certains jeunes développent une image corporelle déformée, ce qu'on appelle la dysmorphie musculaire, explique le Dr. Sophie Martin, psychologue clinicienne. Ils se voient toujours trop petits, trop faibles, et ne parviennent jamais à atteindre leur idéal. »
Un retour de la masculinité toxique ?
L'engouement pour la musculation interroge également sur le plan sociétal. Pour certains observateurs, il témoigne d'un retour en force d'une certaine masculinité traditionnelle, axée sur la force physique et la domination. Les salles de sport deviendraient alors des lieux où s'exprime une compétition virile, parfois toxique.
D'autres y voient au contraire une évolution positive : la musculation n'est plus réservée aux culturistes, mais ouverte à tous, y compris aux femmes et aux personnes LGBTQ+. Les réseaux sociaux regorgent de comptes prônant une pratique saine et inclusive. « Il y a une vraie diversité dans les motivations et les pratiques », nuance le sociologue Marc Leclerc. « On ne peut pas réduire ce phénomène à une simple réaction masculine. »
Alors, faut-il s'en réjouir ou s'en inquiéter ? La réponse est nuancée. La musculation peut être un outil de bien-être et d'épanouissement personnel, mais elle peut aussi devenir le terreau de pressions sociales et de comportements malsains. L'important est de promouvoir une pratique équilibrée, respectueuse de soi et des autres.



