Inflation : vers un nouveau choc plus violent qu'en 2022, alerte un économiste
Inflation : un choc plus violent qu'en 2022 ?

Les fins de mois sont rudes, et risquent de l'être encore plus. En cause : le retour de l'inflation. Beaucoup, notamment les plus modestes, la redoutent. Avant le début de la guerre en Iran, elle avait ralenti à moins de 1 % en 2025, contre 5,2 % en 2022 et 4,9 % en 2023, lors du précédent choc inflationniste résultant de l'invasion de l'Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine. Or, selon les derniers chiffres de l'Insee, les prix à la consommation ont augmenté de 2,2 % sur douze mois en avril. Et tout porte à croire qu'elle devrait continuer sa course croissante.

« On s'attendait à moins », a admis sur RTL Roland Lescure ce jeudi 30 avril. Marc Touati, économiste, président fondateur du cabinet ACDEFI, très suivi sur Youtube avec ses près de 300 000 abonnés, livre son analyse sur la situation.

Une tendance durable, pas un simple soubresaut

Depuis le début de la guerre, l'inflation est remontée à 2,2 % sur un an en avril, selon l'Insee. Est-ce pour vous le début d'une tendance durable, ou un simple soubresaut conjoncturel lié à la flambée du pétrole ? Non, malheureusement, l'inflation va encore augmenter. Par ailleurs, le chiffre de 2,2 % est celui mesuré aux normes Insee, mais aux normes Eurostat, nous sommes déjà à 2,5 %. Et quand bien même on espère une résolution rapide du conflit au Moyen-Orient et un reflux du baril dans les prochains mois, le mal est déjà fait : la dynamique inflationniste est enclenchée.

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Les effets de premier tour, c'est-à-dire la répercussion directe de la hausse du prix du pétrole vers les prix à la pompe et les tarifs énergétiques, sont déjà à l'œuvre. Mais dans un second temps, ce sont les effets induits qui alimenteront l'inflation : l'augmentation du prix du pétrole se répercutera sur les engrais, les matières plastiques, les produits pharmaceutiques et d'hygiène, puis sur l'ensemble des coûts de transport et de services… Tous les biens sont, à terme, affectés.

Selon mes projections, qui sont presque optimistes maintenant, nous devrions atteindre 4 % d'inflation en glissement annuel d'ici l'automne. Et encore, ce chiffre est une moyenne qui masque des disparités sectorielles importantes, l'énergie et l'alimentation étant logiquement les postes les plus exposés.

Un second choc après une première saignée

Ce qui aggrave la situation pour les ménages français, c'est que nous abordons ce deuxième choc inflationniste après un premier cycle, entre 2021 et 2023, qui avait déjà sévèrement entamé leur pouvoir d'achat. Depuis 2021, les prix de l'énergie ont progressé de plus de 50 % en France, ceux de l'alimentation de plus de 25 %. Ce sont des postes incompressibles du quotidien, et les salaires n'ont pas suivi une telle trajectoire.

La situation est-elle déjà inquiétante à vos yeux ? Absolument. En trois mois seulement, les prix ont progressé de 3 %. Ce qui est particulièrement frappant, c'est que dès le mois de février, avant même que la crise géopolitique ne produise ses effets sur les marchés pétroliers, la hausse mensuelle des prix atteignait déjà 0,7 %, soit la plus forte variation mensuelle depuis février 2024. L'inflation était donc en train de se réamorcer, le conflit au Moyen-Orient n'a fait qu'accélérer cette tendance.

Il faut bien mesurer ce que cela signifie pour les ménages les plus vulnérables : nous avons déjà franchi un seuil critique. Et ce d'autant plus que le marché du travail se dégrade simultanément. Il y a des Français qui sont déjà au bout du rouleau et qui ne pourront pas affronter cette nouvelle réalité.

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Le déni des dirigeants, une erreur répétée

En 2022, au moment de la guerre en Ukraine, on a pu observer une sous-estimation significative de la durée et de l'intensité de la vague inflationniste. Risque-t-on de reproduire la même erreur d'analyse aujourd'hui ? La tentation du déni semble malheureusement structurelle dans le discours des dirigeants français. Il y a quelques semaines encore, le ministre de l'Économie Roland Lescure affirmait que la France n'était pas menacée par un choc pétrolier. Le gouverneur de la Banque de France, dont c'est pourtant la mission première que de surveiller la stabilité des prix, estimait pour sa part que l'inflation se maintiendrait autour de 2 %. On peut légitimement s'interroger : est-ce un manque de discernement, de la précipitation, de l'amateurisme des dirigeants français ? Sans doute les trois à la fois.

Pour ma part, j'avais anticipé dès 2022 le dérapage inflationniste, et les faits m'ont donné raison. Affirmer aujourd'hui que l'histoire ne saurait se répéter relève du déni pur et simple, car le dérapage est déjà en cours.

Malheureusement, les dirigeants français commettent la même erreur qu'en 2022 : ils pratiquent une sorte de méthode Coué qui n'a aucun sens, car il faut avouer la vérité aux Français. Le PIB du premier trimestre 2026 a stagné. Mais personne, ou presque, n'a souligné que le PIB hors variations de stocks affiche un recul de 0,8 % !

Il en va de même pour les statistiques du chômage. Le taux de chômage au sens du BIT a certes légèrement reculé au premier trimestre, mais les inscriptions à France Travail ont progressé de 1,1 % pour la catégorie A, B, C au mois de mars. On compte donc 5 766 600 inscrits à France Travail en catégories A, B, C en France. C'est grave.

Un choc plus violent qu'en 2022

Pour illustrer l'ampleur du choc actuel par rapport à 2022, avez-vous des éléments de comparaison chiffrés ? Un indicateur me semble particulièrement éclairant : l'indice CRB, qui agrège les cours de l'ensemble des matières premières mondiales, et non du seul pétrole. Entre février et juin 2022, cet indice avait progressé de 23 %, ce qui était alors considéré comme un choc majeur. Depuis le début de l'année 2026, il affiche une hausse de plus de 35 %. Le choc sur les matières premières que nous traversons est donc structurellement plus violent que celui de 2022.

Or, cet indice est un indicateur avancé fiable de l'inflation à venir. Cela signifie que, même en cas de contre-choc pétrolier – lequel semble inéluctable, car au-delà d'un certain niveau de prix, le pétrole comprime lui-même la demande mondiale et finit par se retourner –, les effets inflationnistes se feront sentir bien au-delà de la détente des cours. Je ne crois pas au scénario d'un baril à 200 dollars ; en revanche, un contre-choc pétrolier en fin d'année 2026 me semble probable. Mais le mal est déjà fait : 2026 sera une année de forte inflation. 2027 pourrait marquer un léger reflux, sans pour autant revenir à la normale.

Le drame, c'est qu'on risque la « stagflation » : une inflation élevée combinée à une stagnation, voire une récession, de l'activité économique.

Croissance : les prévisions gouvernementales en question

Roland Lescure a estimé dans une interview à RTL ce jeudi 30 avril qu' « il n'y a pas de raison de mettre une croix » sur la prévision de croissance à 0,9 %. Comment interprétez-vous cette position ? Encore une fois, le ministre est dans le déni de réalité en permanence. C'est précisément le même ministre qui nous assurait, il y a quelques semaines, qu'il n'y avait pas de choc pétrolier. Il a dû, depuis, réviser cette appréciation. Ce déni de réalité n'est pas seulement une erreur d'analyse ; il procède d'un mépris qui commence à être très mal vécu par des Français confrontés quotidiennement à l'adversité.

Ma prévision de croissance pour 2026 est de 0,4 %, dans un scénario optimiste. Et encore, les risques d'effondrement sont très forts. Rappelons que, bien avant le choc pétrolier, le nombre de défaillances d'entreprises atteignait des niveaux historiques en février de cette année. Tenir un discours rassurant dans ce contexte n'est pas seulement inexact : c'est irresponsable.

Les conséquences de cette perte de crédibilité sont d'ailleurs immédiatement lisibles sur les marchés de la dette : les taux d'intérêt remontent, ce qui renchérit le coût de l'ensemble des crédits – à la consommation, à l'investissement –, et déprime en retour l'activité économique. Le cercle est vicieux. La charge d'intérêts de la dette approchera cette année les 60 milliards d'euros. C'est une catastrophe.

Pour résumer la situation telle que je la projette : 0,4 % de croissance, une inflation à 4 % en fin d'année, un déficit public à 6 % du PIB, une dette publique frôlant les 122 % du PIB.

Et attention, la remontée des taux sur la dette souveraine française s'inscrit dans un cercle vicieux dont il est très difficile de sortir une fois qu'on y est entré. Schématiquement : l'inflation repart ; les taux d'intérêt remontent ; l'activité se contracte davantage ; le chômage augmente ; le déficit se creuse ; et la dette s'alourdit encore, alimentant de nouvelles pressions sur les taux…. Ce cercle vicieux existait déjà avant le choc pétrolier actuel, il ne fait désormais que s'accélérer et s'approfondir. C'est, à mon sens, très préoccupant.

La France, pas si préservée que ça

Par rapport à ses voisins européens, la France semble pour l'instant relativement préservée sur le front de l'inflation. Cette résistance est-elle structurelle ou simplement un décalage temporel ? Sur la croissance, d'abord, la France est d'ores et déjà la lanterne rouge des grandes économies de la zone euro au premier trimestre 2026 : l'Espagne affiche + 0,6 %, l'Italie et la Belgique + 0,2 %, quand nous stagnons à zéro.

Sur l'inflation, il convient de comparer des données harmonisées. En normes Eurostat, la France est à 2,5 % pour une moyenne de 3 % dans la zone euro ; l'écart est donc moins flatteur qu'il n'y paraît. Et je pense que nous allons assister à une convergence vers le haut : l'inflation devrait tendre vers les 4 % dans l'ensemble des pays membres d'ici la fin de l'année. Pas de quoi nous rassurer.

Quelles solutions pour le pouvoir d'achat ?

Quels instruments permettraient de préserver efficacement le pouvoir d'achat des ménages dans cette configuration, selon vous ? Ce qui permettrait de redonner du pouvoir d'achat aux Français, selon moi, c'est de baisser les taxes, notamment celles qui pèsent sur les carburants. Mais si l'on fait ça sans rien faire par ailleurs, on augmente le déficit. Le seul moyen de le faire, c'est donc de réduire les dépenses publiques. Le drame, c'est qu'on paye aujourd'hui les erreurs des dernières années. Les dirigeants français ont augmenté la dette publique sans soutenir fortement la croissance.

C'est la théorie keynésienne de base : on réduit les déficits quand ça va bien, et on relance quand ça va mal. Nous, même quand ça n'allait pas trop mal, on faisait des déficits. Maintenant qu'on a besoin de cet argent pour relancer la machine, on n'a plus les moyens de le faire.

D'aucuns vous diront que baisser les taxes sur les carburants sans toucher aux marges, c'est un risque d'alimenter les caisses des distributeurs. Pour rappel, TotalEnergies a réalisé une hausse des bénéfices considérables au premier trimestre… C'est un discours que je trouve extrêmement démagogique et très partagé, tous partis confondus. Rappelons que les profits de TotalEnergies sont réalisés principalement sur l'exploration et le forage du pétrole à l'étranger. Plus de 80 % de son chiffre d'affaires est fait hors de France. Faire porter à TotalEnergies la responsabilité de ce qui se passe sur les prix en France, c'est une vraie honte. C'est l'État qui est responsable. On ne va pas faire payer les errements de l'État aux entreprises privées. Et si Total devait quitter la France, on s'en mordrait les doigts. On a la chance d'avoir un tel acteur mondial, il faut le garder.