Les marchés financiers face à la crise iranienne
La capture de Nicolas Maduro au Venezuela début janvier, puis le déclenchement des hostilités en Iran samedi matin... Les actions américaines semblent planifiées le week-end pour ménager les marchés financiers, leur laissant le temps de digérer les informations avant la réouverture du lundi. Après deux jours de frappes et d'embrasement régional, les Bourses mondiales ont effectivement encaissé le choc sans céder à une panique irrationnelle.
Réactions boursières et envolée pétrolière
Lundi 2 mars, la Bourse de Tokyo a reculé de 1,3%, tandis que celle de Hong Kong perdait plus de 2%. Les investisseurs s'inquiètent, mais ne fuient pas encore massivement les actifs risqués. Vers midi, la Bourse de Paris reculait d'environ 1,7%, tout comme Francfort.
Le premier réflexe, presque pavlovien, a été pétrolier. Dans la nuit de dimanche à lundi, le baril de Brent de la mer du Nord, référence internationale de l'or noir, a bondi de 13% dès les premiers échanges, franchissant la barre symbolique des 80 dollars. Le cours du brut WTI américain a suivi une trajectoire identique, grimpant à plus de 72 dollars après les frappes chirurgicales qui ont coûté la vie à Ali Khamenei, le guide suprême iranien. Début janvier, il s'échangeait encore autour de 61 dollars.
« Le principal canal de transmission de la crise iranienne à l'économie mondiale et aux marchés macroéconomiques est son impact sur les marchés énergétiques », résument les analystes de Goldman Sachs dans une note.
Ormuz, artère vitale de l'économie mondiale
Les raids israélo-américains et la riposte de Téhéran ont actionné un levier sensible de la mondialisation avec le blocage du détroit d'Ormuz. Ce goulet stratégique, large d'environ 50 kilomètres entre les côtes iraniennes et le sultanat d'Oman, est le véritable cœur battant de l'énergie mondiale. C'est par ici que transitent environ 20% du pétrole consommé sur la planète et 20% du gaz naturel liquéfié.
Les conséquences de cette paralysie dépassent largement le cadre strict du pétrole. Environ 33% des engrais mondiaux, incluant le soufre et l'ammoniac, transitent également par Ormuz, selon le cabinet d'analyse Kpler. La région est aussi un centre névralgique pour la pétrochimie, produisant environ 15% de la production mondiale de polyéthylène, un plastique omniprésent dans la vie courante.
Perturbations logistiques majeures
Dimanche, le port émirati de Jebel Ali, central pour ces exportations, a été le théâtre d'une explosion sur l'un de ses quais. Au Koweït, une autre installation portuaire a dû suspendre temporairement ses activités après des chutes de débris. Entre 1984 et 1988, lors de la « guerre des tankers » entre l'Iran et l'Irak, près de 500 pétroliers avaient été attaqués ou coulés dans la région.
Le choc est donc logistique, industriel et agricole. Selon Armateurs de France, organisation qui regroupe l'ensemble des entreprises françaises de transport et de services maritimes, une soixantaine de navires sous pavillon français ou appartenant à des intérêts tricolores sont actuellement bloqués à l'intérieur du golfe arabo-persique. Ces bâtiments, qui avaient déjà franchi le détroit d'Ormuz avant le déclenchement des hostilités, ont reçu pour consigne de la Marine nationale de « se mettre à l'abri ».
Les géants du transport maritime comme le français CMA CGM, le danois Maersk, l'allemand Hapag-Lloyd et l'italo-suisse MSC ont ordonné à leurs flottes de suspendre les transits par Ormuz et par le canal de Suez, également jugé dangereux.
Coûts logistiques en forte hausse
La solution de repli est coûteuse. Les cargos doivent désormais contourner l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance pour rallier l'Europe depuis l'Asie. Ce détour représente plusieurs milliers de kilomètres supplémentaires et rallonge le trajet de dix jours en moyenne.
Les conséquences financières sont immédiates. Les assureurs maritimes ont prévenu qu'ils annulaient dès ce lundi les couvertures contre le risque de guerre pour les navires passant par le Golfe arabo-persique, afin de renégocier les contrats. Le tarif journalier pour louer les services d'un transporteur de brut entre le Golfe et la Chine a atteint un record en six ans, s'élevant à plus de 225 000 dollars par jour, contre 33 000 dollars au début de l'année, selon Bloomberg.
Impact macroéconomique sur la France
La guerre aura un impact macroéconomique important. De quel ordre ? Cela dépendra notamment de la flambée des cours du pétrole. Certains analystes évoquent déjà un seuil de 100 dollars à très court terme.
Inflation française au-dessus des 3%
Le cabinet d'études Bersingéco, dirigé par l'économiste Sylvain Bersinger, a publié une analyse sur les conséquences pour l'économie française. Il retient comme scénario crédible un baril de pétrole grimpant à 110 dollars, soit une hausse de quarante dollars par rapport au cours précédant le blocage du détroit d'Ormuz.
Ce bond de 57% constituerait un véritable troisième choc pétrolier, après ceux de 1973 et 1979. Cependant, Sylvain Bersinger souligne que ce choc, bien que violent, resterait inférieur au « choc gazier » de 2022-2023, où les prix du gaz avaient été multipliés par dix, contaminant l'ensemble des secteurs via les tarifs de l'électricité.
Selon les estimations de Bersingéco, une telle hausse du brut entraînerait une augmentation de l'inflation en France de 1,6 point. L'inflation passerait ainsi de 1,5% en 2026, selon les prévisions initiales du FMI, à 3,1%. Ce serait un sursaut notable, mais nous resterions loin des sommets historiques de 14% atteints en 1975 ou de 13% en 1981.
Impact sur la croissance française
L'économie française parviendrait, selon ce scénario, à éviter la récession, malgré un coup de frein. La croissance française serait amputée de 0,3 point en 2026 et de 0,6 point en 2027, le temps que les effets récessifs sur le pouvoir d'achat des ménages et les marges des entreprises se diffusent totalement.
Bersingéco table désormais sur une progression du produit intérieur brut (PIB) limitée à 0,6% en 2026 et 0,6% en 2027, là où le FMI espérait encore 0,9% et 1,2%.
Fragilité des entreprises françaises
Dans une interview au Point en juin 2025, Thierry Coville, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), rappelait que « Donald Trump ne veut pas que le prix du pétrole augmente ». Or c'est précisément là que réside le risque d'un embrasement prolongé.
Si Téhéran joue la carte d'Ormuz, Washington devra arbitrer entre l'escalade militaire et la stabilité énergétique mondiale. Le pétrole plus cher se répercute d'abord à la pompe, puis dans les coûts de transport, et enfin dans le prix final de tous les biens de consommation.
Les entreprises, déjà fragilisées par une année 2025 difficile, voient leurs coûts de production exploser. Les fleurons du CAC 40 sortent déjà d'un exercice 2025 marqué par une chute de 31% de leurs bénéfices cumulés, retombés à 96 milliards d'euros.
Le secteur automobile, avec des pertes abyssales pour Stellantis et Renault, subit une mutation douloureuse avec la marche forcée de Bruxelles vers l'électrique. Un nouveau choc énergétique viendrait fragiliser des secteurs exportateurs déjà pénalisés par les tensions commerciales avec la Chine et les États-Unis.
Les amortisseurs économiques
Des amortisseurs existent. Les pays membres de l'OCDE ont l'obligation de maintenir 90 jours de stocks stratégiques de pétrole. En France, ces réserves permettent de tenir plusieurs semaines avant que des pénuries réelles ne se fassent sentir.
De plus, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis possèdent des infrastructures alternatives, comme le gazoduc Est-Ouest, pour contourner partiellement le détroit d'Ormuz, même si ces routes ne sont pas totalement à l'abri du conflit.
L'OPEP+, qui comprend 12 pays membres de l'OPEP et 10 autres producteurs, dont la Russie, a réagi en augmentant ses quotas de production de 206 000 barils par jour pour le mois d'avril, un volume supérieur aux attentes qui vise à calmer la surchauffe des cours.
L'Asie en première ligne
Mais le détroit d'Ormuz reste un verrou où les trois quarts du pétrole qui y transitent sont destinés aux pays asiatiques, notamment la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Une fermeture durable pénaliserait donc d'abord les grandes économies industrielles d'Asie, accentuant la pression sur leurs devises et sur leur inflation importée.
Donald Trump, qui a bâti une partie de son succès politique sur la promesse de briser l'inflation, se retrouve à l'origine d'un conflit potentiellement inflationniste. S'il s'enlise, la pression sur les devises asiatiques et européennes s'accentuera, obligeant les importateurs à céder toujours plus de monnaie locale pour acquérir les dollars nécessaires au financement de leurs commandes énergétiques.



