Un Bordelais devenu légende américaine
Au début du XIXe siècle, l'homme le plus riche des États-Unis était un Bordelais du nom de Stephen Girard, né le 20 mai 1750 dans le quartier des Chartrons à Bordeaux. Aujourd'hui, peu de Bordelais se souviennent d'Étienne Girard, et aucune rue de la ville ne porte son nom. Pourtant, à Philadelphie, où furent signées la déclaration d'indépendance et la Constitution américaine, son nom est célèbre : une avenue principale, un campus et un collège portent son nom. Sa réussite est enviée et sa philanthropie saluée.
Une jeunesse marquée par les épreuves
Étienne Girard naît le 20 mai 1750 au 4, rue Ramonet, dans une famille de marins originaire du Périgord. Son père est capitaine et marchand, propriétaire de son propre bateau. Étienne est le second de huit enfants. Sa mère meurt alors qu'il n'a que 11 ans. Peu après, un accident le défigure : une huître explose dans la cheminée, abîmant son œil droit qu'il perdra plus tard. C'est pourquoi tous ses portraits le montrent de profil, joue gauche visible.
Comme ses aînés, il prend la mer très tôt. À 14 ans, il navigue sans cesse, devient capitaine et pilote à 24 ans, puis propriétaire d'un bateau à 27 ans. Doué pour les affaires, il commerce entre Bordeaux, Saint-Domingue, New York et La Nouvelle-Orléans, vendant sucre, café, quincaillerie et même de l'opium en contrebande.
L'installation à Philadelphie
Pendant la guerre d'Indépendance américaine, Étienne sent que le vent tourne en faveur des insurgés. Il se faufile via le fleuve Delaware jusqu'à Philadelphie en 1776, une ville de 24 000 habitants au port bien aménagé qui lui rappelle Bordeaux. Il y fait du trafic d'armes pour les Américains, achète des hangars et prospère. En octobre 1778, il épouse Mary Lum, fille d'un constructeur naval, mais elle souffre de troubles psychiatriques et sera internée à vie. Sans enfants, il ne se remettra jamais de cette absence. La même année, il devient citoyen américain et change son prénom en Stephen.
La consécration d'un banquier philanthrope
Pour son commerce entre Europe et Amérique, il fait construire des bateaux nommés « Montesquieu », « Montaigne », « Rousseau » et « Diderot », et ouvre une ligne vers l'Asie. En 1793, lors d'une épidémie de fièvre jaune à Philadelphie, il met sur pied un hôpital et recrute des infirmières. Après la mort de son frère Jean, il recueille ses trois filles. Dans sa maison construite en 1795, il orne les murs de vues du port de Bordeaux, du château Trompette et du palais de la Bourse. Il fait venir des cépages de Gironde et cultive asperges, foie gras et confit dans ses fermes.
En 1807, il est millionnaire en dollars, siège au conseil municipal et devient administrateur du port. Il rachète 90 % de la Bank of the United States. Pendant la guerre anglo-américaine de 1812, il met sa fortune au service de la victoire américaine. En 1816, il devient directeur de la seconde banque des États-Unis. Il investit dans l'immobilier et consolide sa fortune.
Un héritage généreux
Dans ses dernières années, il partage sa maison avec sa servante Hannah. Il meurt d'une pneumonie le 26 décembre 1831, à la tête de 8 millions de dollars. Selon son testament, la quasi-totalité de sa fortune est léguée à des institutions caritatives de Philadelphie, et 2 millions sont consacrés à la fondation du Girard College pour enfants pauvres et orphelins de 8 à 16 ans. Il précise l'emplacement, l'architecture, les programmes, la nourriture et le budget. « La Marseillaise » sera l'hymne du collège.
Aujourd'hui, le Founder's Hall abrite le tombeau de Stephen Girard, surmonté de sa statue grandeur nature, et un musée dédié avec des cartes marines et un exemplaire des « Rôles de Ré et d'Oléron ». Stephen Girard reste une figure emblématique de la philanthropie américaine, symbole de la réussite d'un Bordelais devenu le premier millionnaire des États-Unis.



