Réduire les pesticides en France : défis et solutions
Réduire les pesticides en France : quelles solutions ?

Depuis près de vingt ans, la France cherche à réduire l'utilisation des pesticides à travers une succession de mesures et de plans qui n'ont pour l'instant pas atteint leurs objectifs initiaux. Cette réduction reste toujours un objectif car les impacts dommageables des pesticides sur la santé humaine comme sur la biodiversité sont de plus en plus confirmés par les travaux scientifiques récents. En outre, l'efficacité des pesticides peut s'éroder avec le temps et le changement climatique tend à augmenter leur utilisation. Mais peut-on atteindre en France une baisse significative de l'utilisation des pesticides sans nuire aux filières agroalimentaires ?

Deux stratégies qui s'opposent

Pour bien comprendre quelles seraient les conséquences possibles d'une réduction des pesticides, commençons d'abord par voir les différentes options plébiscitées pour cela, telles qu'elles ont été mises en lumière par les récents débats sur la loi Duplomb.

Les défenseurs de cette loi estiment qu'il sera possible, à terme, de développer des solutions technologiques permettant de rendre l'agriculture conventionnelle plus vertueuse et moins dépendante des intrants chimiques. Ils misent notamment sur les avancées génétiques, avec des cultures capables de se protéger elles-mêmes, contre les maladies notamment. Mais le développement de ces solutions exige encore du temps et des investissements lourds. Ces solutions soulèvent également des débats majeurs sur la brevetabilité du vivant, l'impact sur la biodiversité et la concentration du pouvoir économique dans les mains de quelques acteurs du secteur de l'agrochimie où, à l'extrême, tous les agriculteurs pourraient être contraints à acheter leurs semences à la même multinationale.

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Les opposants à la loi Duplomb défendent une stratégie opposée, reposant sur l'arrêt immédiat ou très rapide de l'utilisation des pesticides les plus dangereux. Dans cette perspective, la transition ne doit pas être principalement technologique, mais agroécologique, ce qui suppose de repenser en amont l'organisation même des systèmes de culture, des systèmes de production, et plus globalement des systèmes alimentaires. Au niveau de la production, cela passe par diverses actions préventives (aussi appelées prophylactiques), telles que la diversification de la succession des cultures et l'utilisation de variétés résistantes ou tolérantes. C'est dans cette voie que s'est engagée la France il y a plus de quinze ans, avec le plan Écophyto, mis en place à la suite du Grenelle de l'environnement de 2007 et en cohérence avec la Directive 2009/128/CE du Parlement européen et du Conseil. Force est de constater que, malgré les efforts déployés, les résultats n'ont pas été à la hauteur des objectifs fixés : l'indicateur NODU (qui mesure l'intensité du recours aux pesticides en agriculture) n'a pas évolué à la baisse comme escompté.

Taxer les pesticides

Alors quels autres instruments économiques aurait-on pu mettre en place ? Pour répondre à cette question, des simulations ont été réalisées visant à estimer l'impact d'une taxe sur les pesticides, fixée à un niveau suffisamment élevé pour inciter les agriculteurs à réduire de moitié leur utilisation en Europe. Cette idée faisait écho à celle d'un projet de règlement de la Commission européenne en 2024, finalement abandonné. L'étude a été calibrée à partir de données relatives aux comportements observés dans les filières agricoles françaises et des autres états membres pendant plus de trente ans, qui montrent que les achats de pesticides réagissent peu aux variations de prix, sauf lorsque celles-ci deviennent très importantes. Autrement dit, les agriculteurs ne basculeront pas spontanément vers des alternatives comme la protection agroécologique des cultures si l'incitation économique n'est pas particulièrement forte.

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Les résultats des simulations montrent qu'une forte taxe sur les pesticides, combinée à un soutien découplé au revenu des agriculteurs, c'est-à-dire indépendant de leur niveau de production comme les actuelles aides de la Politique Agricole Commune, aurait deux effets majeurs largement sous-estimés dans les études précédentes : une baisse de la production végétale de 26 % (expliquée par une baisse des rendements de 16 % et une réduction de la surface agricole dédiée aux cultures non fourragères de 10 %) d'une part ; une hausse du prix des produits alimentaires pour les consommateurs de l'ordre de 15 % d'autre part.

La diffusion des innovations agroécologiques

Il convient toutefois d'interpréter ces résultats peu enthousiasmants avec prudence. Premièrement, ces simulations reposent en effet sur l'hypothèse que les systèmes de production resteraient inchangés, autrement dit à technologie constante. Or, dans la réalité, les agriculteurs peuvent s'adapter. L'adoption d'innovations agroécologiques permettrait d'atténuer, au moins en partie, les effets d'une hausse des prix des pesticides, si ces innovations se diffusaient largement dans les exploitations. Sur ce point, l'expérience française est éclairante : depuis 2012, un réseau de 3000 fermes pilotes accompagne cette transition, et des travaux récents montrent que les pratiques innovantes testées ont déjà généré des résultats mesurables, y compris à l'échelle nationale, grâce à une forte dynamique d'apprentissage entre agriculteurs au sein de leurs réseaux de pairs.

Changer règles des échanges commerciaux

Deuxièmement, les résultats de ces simulations sont obtenus sous l'hypothèse que les règles aux échanges commerciaux ne seraient pas modifiées. Or, elles pourraient l'être. Il convient en effet de rappeler que près de la moitié des pesticides consommés dans l'UE provient des importations, qui ne représentent pourtant que 16 % de la consommation totale. Ces chiffres invitent à considérer l'opportunité de mettre en place des clauses miroirs, c'est-à-dire des dispositions dans les accords commerciaux bilatéraux permettant de régir les échanges de produits agricoles et agroalimentaires pour une meilleure performance environnementale et sans pertes économiques importantes. Une étude récente montre en effet qu'une forte réduction des pesticides en Europe n'impliquerait pas nécessairement une trop forte baisse des revenus agricoles si les usages interdits en Europe étaient aussi interdits pour les produits importés.

Toutes ces études convergent vers un même constat : réduire fortement l'utilisation des pesticides suppose des politiques publiques ambitieuses, pérennes et accompagnées d'un soutien aux agriculteurs, et impliquant l'ensemble des acteurs du système agroalimentaire. Enfin, si la transition agroécologique apparaît coûteuse à court terme, ce diagnostic doit être complété à deux niveaux : d'une part en intégrant les coûts cachés de la pollution agricole (sanitaires, environnementaux et sociaux) ; d'autre part en évaluant les bénéfices de tous les instruments économiques susceptibles d'atténuer les coûts de la transition.