La compagnie Spitfire, habituée des coups d'éclat, investit le Festival Off d'Avignon avec une création qui promet de faire débat. Intitulée Les Masques de Václav Havel, la pièce explore les contradictions de l'ancien dissident et président tchèque, mort en 2011. Loin de l'image d'icône de la lutte anticommuniste, le spectacle révèle un homme complexe, parfois ambigu, notamment dans ses relations avec le pouvoir et la société civile.
Un spectacle qui bouscule les certitudes
La metteuse en scène, Marie Dupont (nom modifié pour respecter l'anonymat), explique : « Nous avons voulu déconstruire le mythe Havel. Derrière le héros de la Révolution de velours, il y avait un intellectuel qui a parfois pactisé avec le système pour survivre. » La pièce s'appuie sur des archives récemment déclassifiées et des témoignages inédits, dont celui de l'ancien dissident Petr Uhl, qui affirme que Havel « a accepté des compromis qui ont déçu nombre de ses camarades ».
Le spectacle, d'une durée de 1h30, alterne scènes de théâtre documentaire et projections vidéo. Il met en lumière les « masques » que Havel aurait portés : celui du dramaturge absurde, du prisonnier politique, puis du président fédérateur. Selon la compagnie, « Havel lui-même jouait un rôle, et il est temps de regarder derrière le décor ».
Une polémique attendue
La pièce a déjà suscité des réactions contrastées. L'ambassade de République tchèque à Paris a publié un communiqué rappelant « le rôle historique indéniable de Václav Havel dans la chute du communisme et la construction de la démocratie ». De son côté, l'historien Jacques Rupnik, spécialiste de l'Europe centrale, estime que « le travail de Spitfire est salutaire car il rappelle que l'histoire n'est pas manichéenne. Havel n'était ni un saint ni un traître, mais un homme de son temps. »
La compagnie Spitfire, connue pour ses spectacles engagés (notamment sur les dictatures sud-américaines), assume la controverse. « Le théâtre doit bousculer, pas endormir », déclare le porte-parole de la troupe. Le Festival Off d'Avignon, qui se tient jusqu'au 28 juillet, accueille chaque année plus de 1 500 spectacles. Les Masques de Václav Havel est programmé au Théâtre du Chien qui Fume, à 18h30, du 7 au 28 juillet.
Un regard critique sur les icônes
Au-delà de la figure de Havel, la pièce interroge plus largement la fabrication des héros politiques. « Nous vivons une époque où l'on érige des statues sans se demander ce qu'elles cachent », souligne la compagnie. Le spectacle inclut des interventions du public, invité à débattre après chaque représentation. Un dispositif qui a déjà fait ses preuves pour d'autres pièces de la compagnie, comme Le Procès de Pinochet en 2019.
Pour les spectateurs, l'expérience est intense. « J'arrive avec une image très positive de Havel, je repars avec des questions », confie un festivalier. La pièce ne prétend pas apporter de réponses définitives, mais elle ouvre un espace de réflexion. Un pari réussi pour la compagnie Spitfire, qui continue de faire tomber les masques, un spectacle après l'autre.



