« Occupations » de Séverine Chavrier : une plongée dans les nouvelles politiques de l'amour
Une semaine après la présentation de « Absalon, Absalon ! » au Domaine d'O, la metteuse en scène Séverine Chavrier dévoile sa dernière création au théâtre des 13 Vents à Montpellier. Intitulée « Occupations », cette pièce audacieuse questionne avec acuité les modalités contemporaines de l'amour, du désir et du genre. Présentée jusqu'à vendredi dans le cadre d'une invitation conjointe des 13 Vents et du Domaine, cette œuvre s'impose comme un événement théâtral majeur de la saison culturelle montpelliéraine.
Une scénographie immersive et novatrice
Le spectateur est immédiatement plongé dans une expérience sensorielle unique. Installé en configuration bifrontale, le public découvre une chambre close aux parois tendues d'une toile translucide. Derrière cette membrane se devinent :
- Une bibliothèque richement fournie
- De nombreux accessoires ménagers
- Des rayonnages de supérette
- Un espace cuisine et des toilettes
- Une collection de perruques et de fausses fleurs
- Une balançoire intrigante
Soudain, sur trois moniteurs vidéo fixés à la paroi frontale, apparaissent des visages : un vieux couple désabusé, une femme entre deux âges et une créature chimérique transformée par des filtres numériques. Ainsi commence un voyage théâtral de plus de deux heures, véritable bombe scénique à fragmentations des discours, des élans et des visions de la sexualité.
Des références littéraires et théoriques fondatrices
Pour construire cet état des lieux fractal des politiques amoureuses, Séverine Chavrier a puisé aux sources les plus exigeantes. L'influence d'Annie Ernaux se fait sentir, tout comme celles de Simone de Beauvoir, Iris Bey, Paul B. Preciado et Judith Butler. Le spectacle intègre habilement des fragments de leurs textes, projetés ou joués par les comédiens. Ces éclats théoriques servent moins de preuves à examiner que de pistes à explorer ultérieurement, car l'essentiel réside dans la dimension visuelle du spectacle.
Quatre interprètes exceptionnels et polymorphes
Hugo Cardinali, Judit Waeterschoot, Jimy Lapert et Jasmin Sisti incarnent avec une intensité remarquable cette succession de situations et de confessions. Une mention spéciale doit être accordée à Jimy Lapert et Jasmin Sisti pour leur engagement total et profondément intime. Les comédiens se filment eux-mêmes avec des smartphones, manipulant les images avec filtres et effets avant de les diffuser en direct sur les écrans ou de les projeter sur l'ensemble du mur.
Grâce à leurs incessants changements de costumes, de perruques, de timbres vocaux et de filtres numériques, les quatre interprètes donnent l'impression d'être trois fois plus nombreux. Épaulée par Quentin Vigier à la vidéo, Séverine Chavrier déploie une approche holistique de l'art visuel où chaque élément contribue à la construction du sens :
- Les jeux scéniques et chorégraphiques
- Les cadrages vidéo sophistiqués
- Les jeux de lumières subtils
- Les effets sonores et musicaux
Un parcours thématique exhaustif et bouleversant
Le spectateur reste captivé par ce déferlement de tableaux successifs, tantôt cinglants, tantôt perturbants, souvent touchants. Comme devant un fil d'actualités sociétales, on navigue entre passivité et activité, découvrant les conditionnements, réflexions et déconstructions autour du genre, du sexe et de l'amour.
« Occupations » aborde avec courage et sensibilité un panorama complet des expériences humaines :
- La découverte du corps dans la prime enfance
- Les premières fois et rites de passage
- La violence et l'abandon
- La solitude et le consentement
- Les envies plurielles et fluides
- L'expérimentation de pratiques libérées de la cis-hétéronormativité
La pièce bouscule les certitudes tout en stimulant la réflexion, créant un dialogue complexe avec le public.
Une libération finale et un message d'espoir
Lorsque le quatuor d'interprètes émerge finalement de sa boîte-laboratoire esthético-théorique, leur libération scénique proclame avec force la possibilité d'un amour renouvelé. Sans fioritures mais avec profondeur, le spectacle suggère la perspective d'une relation amoureuse enfin plus apaisée et plus épanouissante.
Le spectateur sort de cette expérience théâtrale à la fois étourdi par la densité des propositions et décontracté par le message d'espoir qui s'en dégage. « Occupations » s'affirme véritablement comme un spectacle pour tous, invitant chacun à repenser sa relation à l'amour et au désir.
Les dernières représentations de « Occupations » sont programmées ce mercredi, jeudi et vendredi au théâtre des 13 Vents, situé au domaine de Grammont à Montpellier. Une occasion unique de découvrir cette création majeure qui marquera durablement le paysage théâtral contemporain.



