Connaissez-vous Jean-Claude Grumberg ? C’est l’un de nos rares auteurs de théâtre entrés vivants dans le répertoire classique. Et il est, en particulier, l’auteur d’un Dreyfus que je me souviens avoir vu, en 1974, à l’Odéon, au moment de sa création, et qui mettait en scène une troupe tentant, elle-même, de mettre en scène, en 1930, dans un shtetl lituanien, en pleine montée du nazisme, une pièce sur l’affaire Dreyfus. Connaissez-vous, maintenant, Yonatan Esterkin ? C’est une figure du théâtre expérimental israélien, qui s’est illustrée dans des festivals à Londres et à New York. Et il est aujourd’hui l’auteur d’une adaptation de la pièce de Grumberg, Dreyfus in Rehearsals Again (Dreyfus, nouvelle répétition), qui sera créée, ce 29 mai, à New York, au Tank, et qui mettra en scène une troupe d’acteurs new-yorkais tentant de remettre en scène, en 2026, dans cette salle mythique du Off-Off-Broadway, la répétition de 1930 et donc, à travers elle, l’affaire de 1894.
Une mise en abyme théâtrale
Je connais le travail de Grumberg, et pas du tout celui d’Esterkin. Mais les malices de la vie font que le second m’a proposé d’apparaître dans la recréation, la mise en abyme, du texte du premier : et me voilà, comme au temps d’Aragon et de l’adaptation d’Aurélien par Michel Favart, comme avec Claude Lelouch qui me fit jouer mon propre rôle dans Partir, revenir et comme avec Jean-Luc Godard dont je refusai, jadis, au tout dernier moment, le rôle qu’il m’offrait dans Je vous salue, Marie, sollicité pour une aventure de scène.
Un titre trompeur
« Dreyfus » ? Le titre, à vrai dire, est trompeur. Car ce que l’on appela longtemps, en France, « l’Affaire » n’est pas davantage que chez Grumberg le sujet de la pièce d’Esterkin. Et le public new-yorkais n’y trouvera ni un portrait de la victime de la plus célèbre erreur judiciaire de la modernité ; ni le récit de l’ahurissante série de manipulations, machinations, falsifications, qui menèrent à la condamnation d’un officier français dont le seul crime était d’être juif ; ni la chronique de sa détention à l’île du Diable, ce rocher de Guyane battu par les vents et les fièvres où, pendant des années, isolé dans une case de pierre, exposé à une chaleur suffocante, enchaîné à sa paillasse et privé de parole humaine, il manqua sombrer dans la folie ; ni le procès en révision voulu et gagné par une poignée de journalistes et écrivains (le beau nom d’« intellectuel » apparut là dans la langue française) ; ni, enfin, la longue lâcheté d’une République qui ne promut Alfred Dreyfus au grade de général de brigade auquel il avait droit qu’à titre posthume, presque un siècle après sa mort, en 2025, sous le président Macron.
Non. Cette pièce où je vais jouer est une réflexion sur le théâtre, comme dans les Six Personnages en quête d’auteur de Pirandello, Le Cercle de craie caucasien de Brecht ou la trop méconnue Répétition d’Anouilh. Mais elle est surtout une réflexion sur la vague d’antisémitisme qui, comme en 1894, comme en 1930, déferle sur l’Europe mais aussi, cette fois, sur les États-Unis de 2026.
Un rôle improvisé
Car tel sera, mi-écrit, mi-improvisé, le rôle qui me sera imparti lorsque, spectateur parmi d’autres, assis dans la salle, je bondirai sur scène après avoir entendu prononcer mon nom par un des acteurs se demandant, comme en 1974, par quel bout prendre cette affaire d’affaire Dreyfus et affirmant que c’est toujours en Europe que se font sentir les dernières répliques du séisme de 1894.
« Vous avez raison, dirai-je, en arrivant sur le plateau. L’Europe – et, singulièrement, la France – est redevenue une région du monde où, pour parler comme Jean-Claude Milner, le nom juif risque de redevenir imprononçable. Mais que dire de vos campus que j’ai arpentés, il y a quelques mois, de la côte ouest à la côte est, et où l’on entend scander « Mort à Israël », donc à « l’État des Juifs », avec la même ferveur liturgique que, dans ma jeunesse, « Vietnam vaincra » ? Que dire de votre journal de référence, le New York Times, qui aurait dû se voir décerner le Pulitzer du hoax antisémite en ouvrant ses colonnes à des récits délirants de chiens dressés par Israël pour violer des prisonniers palestiniens ? De New York, avec son nouveau maire, Zohran Mamdani, drogué à la haine des Juifs ? »
« Et cette histoire d’Israël imposant au naïf Donald Trump sa guerre en Iran ? Cette fable où se rejoignent une fraction de la gauche démocrate et une part de la droite Maga ? N’êtes-vous pas en train d’américaniser, donc de mondialiser, le vieux cliché antisémite, né dans la France des années trente, au moment où se déroulait l’action de la pièce de Grumberg, sur le Juif fauteur de guerre et poussant les peuples à l’abîme ? »
« Je parlerai, aussi, des victimes de Pittsburgh et de la synagogue de Poway. Je nommerai les deux jeunes morts du Jewish Museum de Washington où je venais, quelques jours plus tôt, de prendre la parole. Je saluerai la mémoire de tous ceux qui, de Jersey City à Monsey, sont tombés parce qu’ils étaient juifs. »
« Ce que vous faites ici, conclurai-je, n’est un exercice ni de théâtre ni de mémoire. Pas plus que les personnages de Grumberg, vous ne jouez des rôles. C’est le réel qui s’avance vers vous et nous explose tous au visage. »



