La stèle de Cosme III de Valbelle à Fréjus : une mémoire aristocratique
Stèle de Cosme III de Valbelle à Fréjus : mémoire aristocratique

Cette stèle du jardin de la Villa Marie de Fréjus nous plonge dans les arcanes de l’aristocratie provençale. Au pied de la médiathèque de Fréjus, la tablette de marbre blanc à la mémoire de Cosme III de Valbelle nous rappelle le destin mouvementé de cette famille aristocratique ainsi que celui de la Chartreuse de Montrieux.

Un monument oublié

Nous passons bien souvent devant sans même les voir. Ils ornent les murs de nos bâtiments anciens, égaient nos jardins ou donnent du relief à nos places publiques. Ces stèles, plaques commémoratives, et autres monuments font pourtant vivre la mémoire de nos lieux. Alors, Var-matin vous propose de partir à la découverte de ces mémoriaux de l’Est-Var. Aujourd’hui : la stèle à la mémoire de Cosme (ou Côme) III de Valbelle, située dans le parc de la Villa Marie de Fréjus.

Sur cette tablette de marbre blanc provenant manifestement d’un cénotaphe, on peut lire : « De haut et puissant seigneur Côme III, sire et marquis de Valbelle des vicomtes de Marseille, chevalier seigneur des Baumelles et d’Aiglun & conseiller de sa majesté en ses conseils, grand sénéchal héréditaire en Provence de la ville de Marseille et ressort, mestre de camp de cavalerie, commandant la compagnie des chevaux légers de la garde du roy pendant plusieurs campagnes où il s’est fort distingué. Décédé en son hôtel à Paris le 29e jour du mois d’avril 1716, lequel voulant donner des marques de l’affection héréditaire à ceux de sa maison pour cette chartreuse dont ils furent des principaux bienfaiteurs dès le douzième siècle, a souhaité que son cœur y fût inhumé. »

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Un aristocrate varois entre guerre, arts… et libertinage

La Sainte Monique de Fréjus n’est ainsi pas plus fréjusienne que les Valbelle eux-mêmes. Elle provenait du monumental mausolée élevé à la chartreuse de Montrieux à la mémoire de Joseph-Alphonse-Omer de Valbelle. Né à Aix-en-Provence en 1729, ce dernier appartient à l’une des plus puissantes lignées de Provence. Officier, maréchal de camp des armées du roi, lieutenant général de Provence, il mène d’abord une carrière militaire. Mais ce que la postérité retient surtout de lui, ce n’est ni sa participation à la guerre de Sept Ans ni ses charges honorifiques mais sa vie mondaine. À Tourves, il transforme l’ancienne forteresse familiale en un extravagant palais de cinquante pièces.

Le domaine devient alors rapidement un petit Versailles provençal où l’on reçoit philosophes, artistes et jolies femmes pour boire, danser, disserter toute la nuit… et plus si affinités. Valbelle fréquente ainsi Diderot, D’Alembert ou encore Mirabeau. Il cultive aussi une réputation de séducteur invétéré et entretient notamment une liaison durant près de vingt ans avec Mademoiselle Clairon, immense tragédienne de la Comédie Française.

Le mausolée scandaleux de Montrieux

Lorsque Valbelle meurt en 1778 âgé de 49 ans seulement, Paris lui rend hommage. D’Alembert prononce son éloge et Houdon réalise son buste, exposé à l’Académie française. Mais c’est sa mère qui imagine pour lui un tombeau à la hauteur de sa réputation. Elle commande ainsi un immense cénotaphe de marbre destiné à être installé au sein de la chartreuse de Montrieux où reposent déjà ses aïeux. Le monument, achevé vers 1783, est dominé par le buste du défunt et entouré de quatre figures féminines : La Provence, L’Espérance, La Force… et celle qui deviendra plus tard Sainte Monique. La légende voudrait d’ailleurs que ces statues soient les portraits des anciennes maîtresses du comte, simplement christianisées à la demande des moines chartreux choqués.

Un décor aristocratique pour lequel la Révolution n’aura aucune tendresse. Le couvent des chartreux de Montrieux est ainsi vendu comme bien national et le mausolée est démonté, pillé, dispersé. Trente ans plus tard, un préfet du Var rachète les fragments du tombeau et décide de les répartir à travers le département. La Provence rejoint Toulon, L’Espérance part à la Sainte-Baume, La Force gagne Draguignan et Sainte Monique – ainsi que le cénotaphe de Cosme III – prennent la direction de Fréjus.

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De pleureuse funéraire à fontaine publique

Là commence la seconde vie de la statue. Au début des années 1820, le maire de Fréjus, le docteur Paul Vernet, entreprend d’améliorer l’alimentation en eau de la ville et deux fontaines sont créées. Pour orner celle adossée à l’évêché, on lui attribue la statue issue du tombeau de Valbelle. Sous son bras apparaît une cruche destinée à laisser couler l’eau en continu. Les Fréjusiens la surnomment rapidement « la pisseuse ». L’eau de la fontaine alimente ensuite abreuvoirs et lavoirs publics.

Au fil du temps, la statue change plusieurs fois d’emplacement : place de l’Évêché, porte des Gaules, puis enfin le parc de la Villa Marie, probablement en 1909, où elle est restée pendant de nombreuses décennies avant d’être mise à l’abri à la Villa Aurélienne puis d’être prêtée à Draguignan pour y être exposée. Reste aujourd’hui le souvenir d’une silhouette mélancolique qui, pendant des décennies, a veillé en silence sur la mémoire oubliée des Valbelle et, surtout, ce socle orphelin dédié à Cosme III dont, pour sa part, personne ne semble savoir comment il s’est retrouvé à Fréjus.