Les tribulations du tombeau de Montaigne et l'histoire du Musée d'Aquitaine
Montaigne et l'histoire du Musée d'Aquitaine à Bordeaux

Les secrets d'archives révèlent le parcours mouvementé de Montaigne et de son dernier lieu de repos

Le 11 mars 1886, un procès-verbal municipal atteste solennellement du transfert des restes de Michel de Montaigne depuis le cimetière de la Chartreuse vers ce qui était alors le Palais des facultés, devenu par la suite le Musée d'Aquitaine à Bordeaux. Cet événement historique offre une occasion unique de remonter le temps et de découvrir le passé tumultueux d'un site qui, depuis le Moyen Âge, a successivement accueilli un hôpital, un couvent, un lycée, et enfin un musée.

Du Moyen Âge à la Renaissance : un site en constante évolution

Au XIVe siècle, à l'emplacement actuel du Musée d'Aquitaine, situé au 22 du cours Pasteur et s'étendant jusqu'à l'angle du cours Victor Hugo, se trouvait l'hôpital de la commanderie de Saint-Antoine, établi à Bordeaux depuis 1352. Cet établissement hospitalier longeait alors le fossé des Tanneurs, un des fossés protecteurs de la ville depuis la muraille du XIIIe siècle, nommé ainsi en raison de sa proximité avec le ruisseau le Peugue, où les tanneurs lavaient les peaux.

L'hôpital de Saint-Antoine, l'un des quinze établissements de charité de Bordeaux, était destiné à accueillir pèlerins, malades et miséreux, et soignait notamment les victimes du « mal des ardents » ou « feu sacré », causé par l'ergot du seigle. En juin 1585, la peste dévaste Bordeaux, provoquant une hécatombe avec environ 14 000 morts sur une population estimée à 50 000 habitants. Face à l'épidémie, les religieux de Saint-Antoine abandonnent leur hôpital, et l'archevêque Prévost de Sansac cède les bâtiments aux Feuillants, un ordre monastique bernardin, sur ordre du roi Henri III.

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L'arrivée des Feuillants et le tombeau de Montaigne

En 1591, seize frères Feuillants s'installent dans les anciens locaux de Saint-Antoine après quelques travaux. Dès 1604, grâce à de nombreux dons, ils font dresser des plans par l'architecte Louis Baradier pour édifier des bâtiments conventuels et un cloître. Pour financer ces constructions, les moines attribuent des chapelles à des particuliers. M. Leclerc, procureur-syndic de la ville, obtient la première chapelle et en fait don à Françoise de la Chassaigne, la veuve de Michel de Montaigne.

En 1593, Françoise de la Chassaigne y fait transporter le corps de son mari, décédé un an plus tôt. Montaigne, qui souhaitait être inhumé à Bordeaux, appréciait beaucoup les religieux des Feuillants. L'exemplaire des « Essais » sur lequel il travaillait, connu plus tard sous le nom d'« Exemplaire de Bordeaux », est enterré avec lui, et un monument funéraire est érigé en sa mémoire. Au XVIIe siècle, le couvent des Feuillants est remanié, avec la destruction de la chapelle et la construction d'une nouvelle église à partir de 1604, dotée de chapelles latérales comme celle de Saint-Bernard, où sont transférés le caveau et le cénotaphe de Montaigne.

Transformations post-révolutionnaires et naissance du musée

À la Révolution, après l'expulsion des religieux et la profanation des tombeaux, l'église des Feuillants sert de dépôt d'archives, de livres et d'objets d'art confisqués aux anciens monastères. En 1802, sous Napoléon Ier, le Lycée de Bordeaux occupe le couvent, devenant successivement collège royal, lycée national, et lycée impérial, avant d'être ravagé par un incendie en 1871.

Quelques années plus tard, la municipalité décide d'y installer une future faculté des Lettres et des Sciences. La construction, confiée à l'architecte Pierre-Charles Durand, commence en 1880 et s'achève en 1886. Parallèlement, le cours Pasteur est percé à partir de 1903 pour relier les facultés et améliorer l'accès à la gare Saint-Jean, assainissant aussi un quartier marqué par la prostitution.

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À partir des années 1970, le Musée d'Aquitaine, héritier des collections du Musée d'ethnographie et d'histoire régionale, s'installe dans les anciens locaux de la faculté après le départ des étudiants pour Talence en 1962. Sous la direction de la conservatrice en chef Chantal Orgogozo à partir de 1985, d'importants travaux de rénovation et d'expansion sont menés, aboutissant à l'ouverture au public du musée en 1987. Avec ses 28 000 mètres carrés, il se classe parmi les plus grands musées de province, retraçant l'histoire de la région des origines à nos jours.

Rénovations actuelles et avenir du musée

Sous la direction de Laurent Védrine depuis 2017, le Musée d'Aquitaine entreprend de grands travaux de rénovation, entraînant sa fermeture au public à compter du 4 novembre 2024 pour six mois. Durant cette période, une programmation hors les murs sera proposée, incluant visites urbaines, conférences, projections cinéma et interventions scolaires. La réouverture en mai prochain sera marquée par une nouvelle exposition, « Le Monde d'après, 1944-1954. Des lendemains qui chantent ? », en partenariat avec « Sud Ouest » et ses archives.

Quant à Montaigne, depuis le transfert solennel de ses restes à la faculté le 11 mars 1886, son cénotaphe, exécuté sous le règne d'Henri IV, est toujours exposé au public dans le grand vestibule d'entrée du Musée d'Aquitaine, témoignant des nombreuses tribulations de ce site historique bordelais.