Un héros algérien de la Résistance sort enfin de l'ombre
Pendant les sombres années de l'Occupation, dans le quartier Saint-Michel de Bordeaux, un boucher algérien du nom de Mohamed Taleb multiplia les actes de bravoure qui sauvèrent de nombreux soldats des griffes de l'occupant allemand. L'historien Jean-Christophe Notin, spécialiste reconnu de la Seconde Guerre mondiale et de la France libre, vient de publier un ouvrage captivant qui tire définitivement cet homme engagé de l'oubli historique.
Une quête documentaire particulièrement ardue
« L'histoire de la Résistance, c'est l'histoire de la clandestinité. Ce n'est déjà pas facile de trouver des documents. Si vous combinez ça avec le fait qu'il était Algérien, âgé, et qu'il n'y a plus grand monde pour parler de lui, c'est encore plus difficile », concède Jean-Christophe Notin avec franchise. L'historien a dû déployer des trésors de patience et de persévérance pour reconstituer le parcours extraordinaire de cet homme né en 1894 à Marnia, en Algérie.
L'historien utilise des termes forts comme « enfer et damnation » pour décrire le cheminement tortueux qui l'a mené jusqu'à Taleb Bekai Ould Abdallah Ould Mohamed, plus connu sous le nom de Mohamed Taleb. Malgré son décès à Boulogne-Billancourt en 1982, sa vie aventureuse et pour partie secrète méritait d'être racontée.
Un parcours migratoire et résistant hors du commun
La trajectoire de Mohamed Taleb est impressionnante : après avoir quitté l'Algérie, il s'installe successivement dans l'Orne en 1926, dans le Nord en 1937, puis finalement à Bordeaux en 1940. C'est dans la capitale girondine qu'il ouvre une boucherie au 15 rue Leyteire, presque en face de la célèbre Grosse Cloche, et commence ses activités de résistance.
Dès juillet 1940, Mohamed Taleb s'engage activement dans la Résistance en fournissant hébergements et faux papiers à des soldats en fuite. Son action s'intensifie lorsqu'il rejoint la Croix-Rouge en 1941, où il se consacre au secours des prisonniers nord-africains et travaille au centre d'assistance aux prisonniers de guerre situé au 28 rue Mably.
Selon les archives de la Croix-Rouge, il aurait participé à l'évasion de plus d'un millier de soldats français et indigènes ayant fui l'Allemagne, un chiffre qui témoigne de l'ampleur considérable de son engagement.
La déportation et ses terribles conséquences
Arrêté pour ses actes de résistance le 23 juin 1943, Mohamed Taleb est d'abord incarcéré au fort du Hâ avant d'être déporté le 22 novembre 1943 vers les camps de concentration de Buchenwald puis Dora. Sa libération intervient le 11 avril 1945, et il revient en France le 6 mai suivant. Mais ce retour s'accompagne d'un lourd tribut : s'il a recouvré la liberté physique, il a perdu la raison et la mémoire, marqué à jamais par l'horreur des camps.
Ce n'est pas la première épreuve que subit Mohamed Taleb. Lors de la Première Guerre mondiale, alors qu'il servait avec le 2ᵉ régiment de spahis algériens dans la Somme et en Meurthe-et-Moselle, il fut grièvement blessé, notamment par des gaz asphyxiants, ce qui le contraignit à rentrer en Algérie durant l'hiver 1917.
Une collaboration surprenante avec un père jésuite
L'une des particularités les plus étonnantes de l'action de Mohamed Taleb réside dans sa collaboration étroite avec un père jésuite, Louis de Jabrun. Ensemble, ils menèrent de nombreuses opérations de sauvetage jusqu'à ce que tous deux soient déportés. Tragiquement, Louis de Jabrun ne survécut pas à l'enfer concentrationnaire.
La question de leur dénonciation reste entière, mais les recherches de Jean-Christophe Notin pointent vers l'un des clients du café Djibouti, situé au 85 rue Lombard, établissement que fréquentait régulièrement Mohamed Taleb.
La rencontre décisive avec sa petite-fille
Le travail de mémoire entrepris par Jean-Christophe Notin a connu un tournant décisif en octobre 2021. Depuis 2019, l'historien postait quotidiennement sur le réseau social X le portrait d'un héros de la Libération de la France. Lorsqu'il mit à l'honneur Mohamed Taleb, sa petite-fille Souad, vivant à Paris, découvrit la publication.
Le 20 mars 2023, munie de documents familiaux précieux, elle rencontra l'historien et l'incita à se lancer dans ce qui allait devenir « À la Recherche de Mohamed Taleb », titre évocateur de son livre publié aux éditions Grasset. Cet ouvrage riche, dense et parfaitement contextualisé dépasse largement la simple biographie pour dresser un portrait complet de cet homme marié en 1921 avec Khadra Ben Salem.
L'histoire de Mohamed Taleb nous rappelle avec force que les héros de la Résistance revêtent de multiples visages, et que certains, comme ce boucher algérien de Bordeaux, ont trop longtemps été relégués dans l'ombre de l'histoire officielle. Grâce au travail minutieux de Jean-Christophe Notin, justice est enfin rendue à cet homme d'exception dont le courage et l'abnégation méritent d'être connus et reconnus par les générations présentes et futures.



