Lundi de Pentecôte, la pianiste et organiste Mélina Burlaud a interprété, à Saint-Jean-de-Luz, avec Clara Cernat au violon, les partitions de deux musiciennes internées au camp de Gurs (Béarn) : Ruth Porita et Gertrud Schweizer, qui furent déportées à Gurs et exécutées en 1942 à Auschwitz. « Clara Cernat a suggéré que nous ajoutions ces œuvres au programme », indique Mélina Burlaud. La violoniste sait la mission que s’est donnée la pianiste, depuis 2017, de rendre leurs notes, et leur histoire, aux musiciens de Gurs.
Un travail de détective
Depuis six ans, la musicienne franco-allemande, qui a fait ses études à Pau, effectue un véritable « travail de détective », selon ses propres termes, à la recherche des partitions qui furent composées dans ce camp construit en 1939 près d’Oloron-Sainte-Marie par le gouvernement d’Édouard Daladier, afin d’interner les personnes fuyant l’Espagne après la prise de pouvoir du général Franco. De nombreux artistes furent internés entre 1939 et 1944, au sein de ce qui fut le plus grand camp d’internement du sud de la France.
Archives et descendants
Sa recherche, la musicienne, qui mène de front une carrière de pianiste et d’organiste, la poursuit dans les archives européennes et étasuniennes, et auprès des descendants de ceux qui composèrent derrière les barbelés. Ainsi Ruth Poritzky dite Porita, artiste aux multiples talents, déportée à Gurs le 22 octobre 1940 avec sa mère et deux de ses tantes, et exécutée à Auschwitz en 1942. « J’ai retrouvé énormément de partitions à Karlsruhe, sa ville natale, dont deux pièces pour piano et voix. » Gertrud Schweizer, pianiste célèbre en son temps, a, elle, été déportée de sa ville de Mannheim vers Gurs avec ses parents, dont son père de 81 ans, puis transférée à Auschwitz le 12 août 1942. « Elle a écrit une cinquantaine d’œuvres avant Gurs, dont deux sont éditées. »
Txistu des musiciens basques
La chercheuse relève le passage par le camp de Gurs de quelque 6 555 réfugiés basques, ressortissants espagnols, premiers arrivés, le 5 avril 1939, avec nombre de musiciens dans leurs rangs. « Les combattants de la guerre d’Espagne ont souvent emporté dans leur fuite leurs instruments, intimes compagnons de vie (…) Au camp, la musique rythme la vie au quotidien, elle les accompagne dans les tâches tout au long de la journée ; elle est l’expression spontanée de la vie, elle rassemble », constate Mélina Burlaud. « L’instrumentarium est composé d’instruments à vent (txistu, flûte, saxophone, clarinette) et à cordes grattées (banjo, guitare). La voix et les chœurs d’hommes jouent un rôle essentiel dans le fait de rassembler, de donner du courage et de l’espoir. Le chœur d’hommes basques dirigé par Regino Sorozabal est l’un des plus célèbre du camp. Ce même musicien et compositeur, qui dirigea l’Orphéon de Madrid, dirigera à Gurs l’un des orchestres du camp et composera pour cette formation le “Paso-Doble” de Gurs. »
Thèse, CD et application web
Mélina Burlaud mène, depuis deux ans, une thèse à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA) intitulée « La musique au camp d’internement de Gurs entre 1939-1944 : un ultime refuge ». Elle a achevé la phase de collecte de documentation et va entreprendre celle de la rédaction. Mais, dès 2017, elle créait le festival Les Échappées musicales du camp de Gurs, en partenariat avec l’Amicale du camp de Gurs. Le 25 juin, un concert de musique juive y sera donné. Et l’artiste poursuit désormais le projet d’enregistrer un CD des œuvres de Gurs, et la création d’une application web permettant de visiter le camp sous l’angle de l’art.
« J’ai découvert l’existence du camp de Gurs en 2017. Je n’en avais jamais entendu parler durant ma scolarité paloise. Cela m’a beaucoup touchée de constater qu’aux portes de la mort, ces artistes trouvaient la force de s’attacher à la beauté de l’art. Malgré des conditions de vie misérables, ils ont tenté, à travers leur art, de surmonter la faim, le froid, la peur, la souffrance, le désespoir… En essayant de préserver leur dignité humaine. Des musiciens de renom ont donné dans le camp des concerts exceptionnels et des soirées de cabaret mémorables, procurant à leurs semblables un moment de bonheur et une oasis d’espoir. »
L’histoire de Gurs entre non seulement en résonance avec la qualité d’artiste de Mélina Burlaud, mais aussi avec son récit familial. Trois ans après s’être lancée dans cette aventure, elle apprenait que de lointains ascendants étaient passés par le camp béarnais.



