Les marins de L'Hermione enfin identifiés après deux siècles d'oubli
Dans les profondeurs des archives nationales, une découverte historique vient de refaire surface. L'historien Patrick Villiers, professeur émérite d'histoire maritime à l'université du Littoral-Côte d'Opale, a mis au jour les noms des marins qui embarquèrent le 10 mars 1780 à bord de la célèbre frégate L'Hermione. Ce navire mythique transportait alors le marquis de La Fayette vers Boston, pour soutenir les insurgés américains dans leur guerre d'indépendance contre l'Angleterre.
Une plongée dans les archives oubliées de la Marine
Grâce à des recherches minutieuses dans les fonds marines des Archives nationales à Paris et au service historique de la Défense à Vincennes, Patrick Villiers a retrouvé des documents cruciaux. Parmi eux, le rôle d'équipage de L'Hermione pour sa campagne de 1779 en Espagne, ainsi que les journaux de navigation de 1779 et 1780. « Personne n'avait regardé ce rôle depuis 200 ans ! », s'étonne l'historien, auteur de « La Fayette. Rêver la gloire ».
Ces trois documents permettent désormais de reconstituer, avec une précision remarquable, l'équipage qui accompagna La Fayette. La question centrale de Villiers était pourtant simple : « En 1780, d'où vient l'équipage de L'Hermione, frégate armée à Rochefort ? ». Une interrogation que même l'association Hermione-La-Fayette n'avait pas encore explorée.
Un recrutement fortement localisé sur la côte atlantique
L'analyse du rôle d'équipage de 1779 révèle un recrutement très localisé. Le quartier maritime de Rochefort, s'étendant d'Oléron à Fouras, a été massivement sollicité. Ainsi, lors de cette campagne qui mena la frégate de Brest au golfe de Gascogne, on comptait :
- 19 matelots de Rochefort
- 19 matelots de Marennes
- 24 matelots d'Oléron
- 9 matelots de La Rochelle
- 6 matelots de Bordeaux
- Aucun matelot de Nantes
Cette distribution s'explique par le fait que les marins de Bordeaux ou Nantes échappaient souvent à l'inscription maritime, retenus par les armateurs sur les navires de commerce. La matricule, ce registre détaillant les états de service des marins du roi, montre clairement que certains quartiers étaient plus exposés aux besoins de la marine de guerre.
Un équipage d'exception soigneusement composé
En 1779 comme en 1780, L'Hermione était commandée par Latouche-Tréville, fils du commandant du port de Rochefort. Ce dernier, comparable à un préfet maritime moderne, a veillé à la qualité de l'équipage de son fils. « Nous n'avons pas affaire à un rôle normal », insiste Patrick Villiers.
Le départ de 1779 voyait 302 hommes embarquer :
- 37 mousses
- Une quarantaine de novices
- 128 matelots
- 40 soldats
- 43 officiers mariniers
- Des surnuméraires
« Un officier pour trois matelots, c'est énorme. Cela montre bien tout le soin que Latouche père a apporté à la composition de l'équipage », analyse l'historien. Une période inhabituelle de trois à quatre mois s'était écoulée avant le premier départ, permettant aux marins de gagner de l'argent pour leur famille et de recruter des volontaires.
La continuité de l'équipage entre 1779 et 1780
Bien que les rôles spécifiques du voyage américain de 1780 n'aient pas été retrouvés, la comparaison des journaux de navigation tenus par Latouche-Tréville révèle une stabilité remarquable. « 80% de l'équipage était le même », précise Patrick Villiers. Cette continuité permet d'établir avec certitude la liste des hommes qui entourèrent La Fayette du 10 mars au 28 avril 1780.
Parmi les noms retrouvés figurent Rambaud, Barjonneau, Gadeau, Reinier, Gaborit, Moquet, Massé ou Boisseau. Si vous portez l'un de ces patronymes, vous descendez peut-être d'un membre d'équipage de L'Hermione. Une idée amusante que Patrick Villiers suggère : et si le commandant de la réplique actuelle de la frégate, Yann Cariou, recrutait des descendants 235 ans plus tard ?
Cette découverte ouvre une nouvelle fenêtre sur l'histoire maritime française et sur l'épopée américaine de La Fayette, rappelant que derrière les grandes figures historiques se cachent souvent des équipages anonymes dont le rôle mérite d'être enfin reconnu.



