Depuis plus de vingt ans, Mireille Bailet, ancienne professeure d'italien au lycée Beaussier, consacre ses loisirs à un exercice rare : la paléographie. Chaque semaine, dans la salle des archives municipales de La Seyne-sur-Mer, elle ouvre un registre épais de plusieurs centaines de pages. Les lettres dansent, les orthographes changent, le provençal s'invite parfois. Pourtant, rien ne l'arrête. Elle en est déjà à son huitième volume de transcription.
Un travail de fourmi sur les délibérations communales
Les registres des délibérations communales racontent tout : décisions du conseil, dépenses, conflits, travaux, épidémies, élections. « Le plus difficile, c’est à la fin des séances. On sent que celui qui écrivait est fatigué. Son écriture change et la lecture devient plus compliquée », explique Mireille Bailet. Certains mots ont totalement disparu du vocabulaire, comme mandianesse, ces femmes qui parcouraient les rues pour prévenir les habitants quand le four était chaud pour cuire le pain.
Quand les archives corrigent la mémoire collective
Les délibérations permettent aussi de comprendre comment l'histoire se transforme. Mireille Bailet donne l'exemple de la chapelle des Mouissèques. Construite après la peste de 1720 près du lieu d'inhumation des victimes, elle est consacrée aux Âmes du Purgatoire. Au fil des générations, le nom a évolué dans la mémoire populaire pour devenir la chapelle des Morts.
Les mêmes problèmes qu'aujourd'hui
Les préoccupations des élus d'hier ressemblent étrangement à celles d'aujourd'hui. « Pendant quarante ans, on ne parle que du port. Il faut le creuser. C’est trop cher. Les ingénieurs proposent des solutions, les devis reviennent sans cesse… Le sujet est là encore et encore », raconte la transcriptrice. Puis viennent les fontaines dont les conduites cassent, les chemins impraticables après les intempéries, les finances municipales sous tension. « On ne parle jamais de canicule, mais on craint la sécheresse. »
Des choix difficiles : école, médecin
Les registres révèlent les arbitrages quotidiens. On y découvre la création du poste de maître d'école, puis le projet d'ouvrir une école pour filles avec une maîtresse, abandonné faute de moyens. Même situation pour le médecin des pauvres de l'ancienne Maison de la Miséricorde. Après les grandes épidémies, il demande une augmentation car les familles aisées, moins nombreuses, ne lui permettent plus de vivre. Il menace de quitter la ville. Les conseillers hésitent, les finances ne le permettent guère.
Les secrets de la peste de 1720
Entre 1720 et 1721, les registres racontent une municipalité qui tente de protéger sa population. Des gardes surveillent les entrées, des barricades sont érigées, les « étrangers » (habitants d'Ollioules, Toulon, La Cadière) ne peuvent plus entrer. Les maisons suspectes sont isolées, les vêtements contaminés brûlés, les chiens errants abattus. Face à la flambée du prix du pain, les boulangers sont accusés de spéculer. Pour éviter une révolte, les consuls ouvrent des boulangeries contrôlées et imposent un tarif. Le registre précise : « Il fallut que les sieurs Consuls fissent distribuer des galettes au public… afin d’empêcher le peuple de se soulever. »
Autre anecdote : la peur est telle que certains conseillers refusent de signer les délibérations, convaincus que le simple contact avec le papier transmet la maladie. Les consuls cherchent à comprendre comment la peste est arrivée. Leurs soupçons se portent sur le marchand toulonnais François Gras, accusé d'avoir fait circuler des ballots de tissus contaminés. Un marchand seynois, Honoré Barry, est interrogé mais nie. Selon les autorités, c'est par ce commerce que la maladie aurait gagné la ville. Quelques semaines plus tard, François Gras et sa famille succombent à la peste.



