L'Histoire Oubliée des Arènes de Bordeaux : Des Courses de Bœufs à la Tragédie du Bouscat
Si les historiens s'accordent généralement pour situer la première course bovine à Bordeaux en 1604, opposant bœufs et chiens sur un terrain situé entre le cours Victor-Hugo et le cours Pasteur, c'est le début d'une longue tradition tauromachique dans l'agglomération. Différentes plazas se succéderont au fil des siècles, marquant profondément le paysage urbain et la culture locale.
L'Émergence des Premières Arènes
Le 1er mars 1755, Raymond Avon inaugure des arènes derrière le Jardin public, un événement fondateur dont la rue de la Course conserve encore le souvenir aujourd'hui. En 1852, une nouvelle arène est édifiée à Mérignac, dans les prairies du château de Loignac, propriété du comte de Tocqueville. Puis, en 1863, l'Espagnol Antonio Rodriguez construit une arène de 3 000 places à Talence, rue du XIV-Juillet, sur d'anciens séchoirs à morue.
Cette période voit l'apparition d'autres plazas emblématiques, comme celle du 13 boulevard de Caudéran (actuellement cours Wilson), les Arènes bordelaises, et une arène de 6 000 places chemin de la Jalle à Gradignan. Un haut lieu mémorable reste les arènes en bois de la rue de la Benatte, construites en 1899 et détruites en 1919, remplacées temporairement par une arène installée sur le terrain de l'Américan Park, futur emplacement de la Cité administrative.
L'Âge d'Or avec Émile Lataste
Figure iconique de la tauromachie bordelaise, Émile Lataste, ancien locataire des arènes de la Benatte de 1909 à 1914, fait édifier en 1921 une plaza en dur de 10 500 places. Cette structure imposante, avec 25 hauteurs de gradins autour d'une piste de 41 mètres de diamètre, est inaugurée le 8 mai 1921 sous le nom de Plaza de Bordeaux-Bouscat.
En tant que propriétaire et directeur, Lataste supervise tout, de l'engagement des matadors – permettant des carteles aussi fabuleux qu'en Espagne – à la réalisation des coussins vendus aux trois entrées principales. Il embauche même le père de Jean Lacouture comme chirurgien, témoignant de son souci du détail et de la sécurité.
Le Déclin et la Tragédie
Peu à peu, la guerre civile en Espagne (1936-1939) réduit l'activité tauromachique, suivie par l'occupation allemande de Bordeaux, où seules quelques courses landaises, charlotades et représentations théâtrales sont autorisées. À partir de 1951, sous l'impulsion de Vicente Jorda, l'Oreille d'or est organisé jusqu'au 18 juin 1961, faisant officier des matadors de renom comme Luis Miguel Dominguin, Antonete, Jésus Cordoba et Ordonez.
L'aficion bordelaise est comblée jusqu'au jour fatidique du 9 juillet 1961. Le lendemain, le journal Sud Ouest titre : « Tragique fin de corrida au Bouscat. Un escalier s'effondre. Une Caudérannaise tuée, six blessés ». Selon un expert cité dans Sud Ouest du 15 mars 1962, il fallait reconstruire la totalité des arènes, à l'exception des six premiers rangs. Émile Lataste ne peut envisager un tel investissement, menant à la destruction de l'édifice en 1970.
L'Héritage Contemporain
Aujourd'hui, entre l'avenue Robert-Schumann et les rues Courbet, Coyne et Castillon, se dresse une résidence nommée « Les Arènes ». Depuis 1974, une sculpture de granit rose de l'artiste israélien Shelomo Selinger, intitulée « La Tauromachie », rappelle ce passé glorieux et tragique. Cette œuvre sert de mémorial silencieux à une époque révolue, où les arènes bordelaises vibraient au rythme des corridas et des passions populaires.
Les sources historiques, telles que Histoire des Bordelais de Mollat (Fédération historique du Sud-Ouest, 2002) et Quartiers de vie, vies de quartiers. Une histoire de mémoire au Bouscat au XXe siècle (Le Castor astral, 2007), ainsi que des témoignages recueillis par Patrice Clarac, préservent la mémoire de ces lieux disparus, rappelant leur importance dans le patrimoine culturel de la région.



