Un petit soldat de bois posé sur une cheminée, un bateau oublié au fond d'un grenier : en Lozère, ces objets pourraient être bien plus que de simples souvenirs de famille. Ils pourraient être l'œuvre d'Auguste Forestier, pionnier de l'art brut, dont les sculptures, échangées autrefois contre quelques œufs, du vin ou des cigarettes, valent aujourd'hui plusieurs dizaines de milliers d'euros. Benoît Holley, conservateur du patrimoine à la Région Occitanie, lance un appel pour retrouver ces œuvres dispersées et recueillir les témoignages de ceux qui les ont possédées.
Des sculptures troquées contre des œufs et du vin
Auguste Forestier, né à Naussac en 1881, a été interné à l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole de 1914 jusqu'à sa mort en 1958. Il y fabriquait des soldats, des animaux, des bateaux et des créatures hybrides à partir de morceaux de bois, qu'il échangeait avec les paysans passant près de l'hôpital. « Ses œuvres ont été troquées pour une boîte de six œufs. Il y a des trucs qui valent aujourd'hui 20 000, 30 000 €. C'est exactement ça le paradoxe », explique Benoît Holley. Forestier troquait aussi ses sculptures contre du vin, du chocolat ou des cigarettes, car, atteint de schizophrénie, il craignait d'être empoisonné et préférait se procurer lui-même de quoi manger.
Des œuvres remarquables parties dans les musées, les petites œuvres encore en Lozère
Selon le chercheur, les œuvres les plus remarquables ont rapidement été récupérées par des médecins ou des collectionneurs. En revanche, les soldats, les animaux de ferme et les petits personnages ont davantage circulé dans les campagnes lozériennes. « Je pense que l'on va trouver principalement les petites œuvres, c'est-à-dire les œuvres du quotidien », affirme-t-il. Depuis octobre 2025, Benoît Holley consacre une thèse à Auguste Forestier, avec pour objectif de retrouver les œuvres dispersées et les témoignages.
De Naussac aux plus grands musées
Le destin de Forestier bascule pendant la Seconde Guerre mondiale. Réfugié à Saint-Alban, le poète Paul Éluard découvre ses sculptures et en emporte plusieurs à Paris, où il les offre notamment à Pablo Picasso et Dora Maar. Jean Dubuffet prend alors connaissance de son travail. « On peut clairement dire que Dubuffet s'est inspiré de Forestier. Dubuffet a pris exemple sur Forestier pour définir son modèle de l'art brut », affirme Benoît Holley. Aujourd'hui, à Lausanne, Forestier figure parmi les maîtres de la Collection de l'Art Brut. « Tu rentres au premier étage, tu arrives direct dessus, c'est Forestier. C'est vraiment un élément clé. »
Un appel qui a déjà porté ses fruits
En préparant la venue de responsables de la Collection de l'Art Brut (CAB) à Saint-Alban, Benoît Holley décide de remonter aux origines de Forestier. Un appel à la mairie de Naussac lui permet de retrouver son acte de naissance et d'identifier le hameau de Pomeyrols. Quelques jours plus tard, son téléphone sonne : « Bonjour, je suis Bernard Palpacuer. Je suis le petit-neveu de Forestier. » Le maire lui avait parlé des recherches. « Le petit-neveu avait fait le lien seulement six mois avant qu'il m'appelle que son grand-oncle Auguste Forestier est le même Auguste Forestier qui est exposé à Lausanne. Parce que personne ne savait quelle gueule il avait. Il n'y avait pas de photos, à part dans des groupes », raconte Holley. Cette rencontre ouvre les portes d'une histoire familiale longtemps restée sous silence. Il recueille notamment le témoignage d'une nièce de 95 ans, qui lui raconte qu'au moment de son mariage, quelqu'un avait averti son futur beau-père que « dans la famille de sa bru, il y avait des malades mentaux ». « La famille avait fait un déni autour de lui », résume le chercheur.
Comment aider à retrouver les œuvres de Forestier
La démarche dépasse largement le cadre universitaire. « L'appel, c'est vraiment de recenser, de répertorier les œuvres restantes et de récupérer des témoignages. On travaille à la fois l'histoire de l'art et de l'ethnographie », explique Benoît Holley. Photographies, sculptures, archives familiales ou souvenirs peuvent aider à retracer le parcours des œuvres d'Auguste Forestier. Les plus importantes ont probablement rejoint les musées ou les collections privées, mais un soldat de bois, un bœuf tirant une charrette ou un petit bateau oublié sur une cheminée pourrait encore raconter une part de l'histoire de cet artiste lozérien devenu l'une des grandes figures de l'art brut. Pour joindre Benoît Holley et l'aider dans ses recherches : 06 44 10 87 14 ou bholleho192@alumnes.ub.edu.



