Nixon en Chine : l'opéra de John Adams, chef-d'œuvre politique et musical
Nixon en Chine : l'opéra chef-d'œuvre de John Adams

Nixon en Chine : quand l'histoire rencontre l'opéra

En 1972, Richard Nixon, alors président des États-Unis, effectue une visite historique en Chine populaire, un événement diplomatique majeur qui a surpris le monde entier. Peu avant sa réélection triomphale, Nixon accepte cette invitation qui, selon ses propres termes, équivalait à « aller sur la Lune ». Cette rencontre improbable entre deux puissances antagonistes a marqué le début d'une normalisation des relations sino-américaines.

Un acte politique inattendu

L'expression « Nixon in China » est depuis devenue synonyme d'un acte politique totalement inattendu, voire impensable. La visite a été à la fois un dialogue de sourds et une opération de communication, mais elle représente surtout une fascinante rencontre entre deux mondes opposés. André Malraux, dans une interview au JDD, soulignait le contraste entre Nixon, direct et chaleureux, et Mao, quasi déifié et ne parlant que de philosophie.

L'opéra de John Adams : un chef-d'œuvre absolu

En 1987, le compositeur américain John Adams, héritier du mouvement minimaliste, crée l'opéra « Nixon in China ». Cette œuvre, entrée au répertoire de l'Opéra de Paris en 2023 dans une mise en scène de Valentina Carrasco, est considérée comme l'un des plus grands opéras du XXe siècle. Sous la direction musicale de Kent Nagano, des chanteurs de renom comme Thomas Hampson et Renée Fleming incarnent les rôles principaux.

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Adams réussit une synthèse parfaite entre les influences européennes de Wagner, Strauss et Mahler, et les géants américains comme Bernstein, Ellington et Glass. Sa musique est à la fois sensible, cultivée, dramatique et accessible. Comme il l'a confié à Renaud Machart, Adams s'inscrit dans la tradition de l'art américain qui sait allier simplicité et profondeur.

Un livret qui traduit l'essence des personnages

La poétesse Alice Goodman signe un livret remarquable qui, sans tout dire, traduit l'essence des personnages et de la situation. Les protagonistes sont présentés en miroir : Nixon et Mao, Pat Nixon et la femme de Mao, Zhou Enlai et Henry Kissinger. Mao, seul ténor parmi des barytons, incarne une singularité accentuée, tandis que la femme de Mao, soprano dramatique colorature, évoque la cruauté fanatique.

Les moments forts de l'opéra

L'opéra explore des scènes emblématiques comme la rencontre improbable des deux chefs d'État dans une bibliothèque, au-dessus d'une imprimerie où le peuple travaille. Leur dispute autour d'un globe terrestre, transformé en ballon de football, rappelle la satire de Chaplin dans « Le Dictateur ». D'autres moments marquants incluent la visite très encadrée de Pat Nixon dans une Chine de façade, ou l'interminable toast qui prend des allures de cérémonie religieuse.

La mise en scène de Valentina Carrasco

Valentina Carrasco ouvre le spectacle sur un match de ping-pong, rappelant un fait historique : la fraternisation d'athlètes chinois et américains lors d'un championnat au Japon en 1971. Cette image annonce une démonstration mutuelle de force. L'Amérique est symbolisée par un avion-oiseau gris, à la fois futuriste et naïf, tandis que la Chine se présente sous les traits d'un dragon de carnaval rouge et rigolard.

Ces deux mondes se croisent sans jamais vraiment se rencontrer, thème central de l'opéra. Lors d'un spectacle de « rééducation culturelle », Pat Nixon s'insurge contre la violence infligée à une contre-révolutionnaire. Les scènes d'intimité contrastent fortement : les Nixon échangent des souvenirs sentimentaux insignifiants, tandis que Mao et son épouse redeviennent des paysans frustes et complices.

Une œuvre qui interroge l'histoire

Le récit est émaillé de photos d'archives qui replongent le spectateur dans le passé, tout en soulignant la vacuité des faits et des mots lors d'une rencontre censée avoir « changé le monde ». Avant le troisième acte, un extrait du film « De Mao à Mozart » témoigne de la visite d'Isaac Stern en Chine après la Révolution culturelle, ajoutant une dimension supplémentaire à la réflexion.

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Comme le demande le Premier ministre chinois à la fin de l'opéra : « Que va-t-il sortir de bon de tout ça ? » André Malraux voyait dans le geste de Nixon un risque pris avec grandeur. John Adams, quant à lui, observe l'histoire d'un regard « bouffon et mélancolique », sans jugement mais avec une profonde mélancolie.

Un message toujours d'actualité

Complexe et accessible, original et poignant, « Nixon in China » reste gravé dans la mémoire. L'œuvre rappelle que la patience des échanges diplomatiques est un chemin plus sûr vers la paix que le langage aveugle des bombes. Une leçon d'histoire et d'humanité qui résonne encore aujourd'hui.

L'opéra « Nixon in China » est à l'affiche de l'Opéra Bastille à Paris jusqu'au 20 mars. Durée : 3 heures 10. Tarifs : de 15 à 175 euros.