Les débuts secrets de Pink Floyd en France : Bordeaux 1969 sous l'égide du festival Sigma
Dans les méandres des archives, une histoire méconnue refait surface : celle du premier concert de Pink Floyd en territoire français. Le chanteur et guitariste David Gilmour, né le 6 mars 1946 à Grantchester près de Cambridge au Royaume-Uni, allait marquer l'histoire musicale. C'est pourtant à Bordeaux, loin des scènes londoniennes, que le groupe mythique a posé ses premiers pas français en 1969, sous la bannière du festival d'avant-garde Sigma.
L'Alhambra de Bordeaux : scène inaugurale française
Le vieil Alhambra, salle culte de la rue d'Alzon à Bordeaux, fief des tournées Tichadel, des meetings politiques et des chanteurs à voix, n'est même plus là pour en témoigner. Pourtant, c'est bien entre ses murs que s'est déroulée cette soirée historique du 21 février 1969. « Pas tout à fait », rectifie Yvan Blanlœil, plongé dans les archives pour un opéra sur les premières années des Beatles. « Ils avaient déjà fait une émission de télévision appelée 'Bouton rouge'. Mais c'était le premier groupe 'pop' à venir à Bordeaux. »
L'affiche originale de ce concert fondateur, avec son orthographe approximative pour Gilmour, témoigne de cette époque où Pink Floyd était encore peu connu hors des clubs londoniens comme le « Marque Club » ou l'« UFO ».
Le rôle crucial du festival Sigma
Derrière cette venue historique se cache l'influence déterminante du festival Sigma. Roger Lafosse, qui avait déjà secoué Bordeaux avec les premiers spectacles du Living Theater (dont « Frankenstein » à l'Alhambra), avait dû annuler « Sigma 4 » à cause des événements de mai 1968. Mais à travers le « centre d'information Sigma », structure chargée d'organiser des spectacles hors festival, il restait à l'affût de ce que les artistes pouvaient révéler d'une société en mutation.
C'est ainsi que Pink Floyd se retrouva à Bordeaux en plein frimas hivernal, partageant l'affiche avec le saxophoniste Roland Kirk. Pour 15 francs seulement, le public pouvait assister à cette performance avant-gardiste.
Une ambiance unique pour 300 privilégiés
Malgré le prix modique, seulement 300 billets trouvèrent preneurs. Mais comme Sigma n'a jamais vraiment découragé la resquille, la salle était pleine à craquer ce soir-là. Les « jazzeux » venus pour Roland Kirk étaient minoritaires, et le public, loin d'être composé de spécialistes, était surtout curieux de découvrir l'inédit.
« Le public était plutôt chicos », se souvient l'avocat Daniel Lalanne, présent avec ses copains de faculté. « Si ça n'avait pas fait beaucoup de bruit, ça sentait au moins très bon la petite fumée et aussi le patchouli. Il y avait aussi plein d'effets stroboscopiques très cools... »
Des souvenirs flous mais marquants
Les « bulles » et taches de lumière gravitant sur les murs de l'Alhambra tout au long du concert - une « révélation » à Bordeaux mais déjà vieil usage des boîtes du swinging London - ont particulièrement marqué les témoins. Pour le reste, les souvenirs restent étonnamment flous, comme si le public n'avait pas su quoi penser de cette performance avant-gardiste.
Florence Mothe écrivait dans « Sud Ouest » : « On ressent une expression extraordinaire, stupéfiante, au-delà du bien et du mal, du plaisir et de la douleur [...] On souhaite simplement que le vertige continue, s'accélère. Tout cela, vous le ressentez en cinq minutes ou une heure, je ne sais même plus. Et puis c'est fini, la lumière se rallume mais vous ne reconnaissez rien... »
Le Pink Floyd authentique d'avant la gloire
Yvan Blanlœil possède des souvenirs beaucoup plus précis de cette soirée. Déjà plongé dans l'univers du spectacle, il préparait alors avec Guy Lenoir un spectacle au Grand-Parc dont la musique était signée... Pink Floyd. « Effectivement, le public était plutôt privé de réactions. Ne serait-ce que parce que les décibels nous scotchaient aux sièges. D'ailleurs, on n'y voyait rien. Que les bulles... »
Le Floyd de 1969 n'était pas encore celui qu'on connaîtrait plus tard, celui des « slows qui durent un an » et de la musique pour tester les chaînes hi-fi. Syd Barrett venait de « fondre les plombs » et David Gilmour se contentait encore de reprendre scrupuleusement ses solos de guitare. Pour les connaisseurs, ce concert bordelais représentait le Pink Floyd authentique, marqué par le génie encore présent de Syd Barrett.
L'héritage bordelais de Pink Floyd
Cette performance historique a directement influencé la scène musicale locale. Plusieurs groupes se sont créés dans la foulée, dont un qui s'appelait carrément « L'Aube de l'humanité ». Quant aux témoins de cette soirée fondatrice, beaucoup n'ont pas suivi le groupe dans sa transformation commerciale. Daniel Lalanne, après avoir écouté « The Division Bell », dernier album du quatuor devenu trio, trouve que c'est vraiment « la division des cloches ». Et Yvan Blanlœil préfère conserver le souvenir de Syd Barrett, dont l'ombre planait encore, en 1969, sur la scène de l'Alhambra.
Cette plongée dans les archives révèle ainsi un moment charnière de l'histoire musicale française, où l'avant-garde bordelaise a offert à Pink Floyd sa première scène hexagonale, bien avant que le groupe ne devienne le phénomène mondial que l'on connaît aujourd'hui.



