Jeff Buckley : La légende tragique d'un ange rock disparu trop tôt
Jeff Buckley : La légende tragique d'un ange rock disparu

La disparition tragique d'un ange rock

Le 4 juin 1997, le corps de Jeff Buckley est repêché dans les eaux du Wolf River, une rivière du Tennessee qui se jette dans le Mississippi, non loin de Memphis. Quelques jours plus tôt, le chanteur de 30 ans s'était baigné entièrement habillé dans le fleuve, entonnant « Whole Lotta Love » de Led Zeppelin tandis qu'un ami augmentait le volume d'un lecteur cassette sur la berge. Le passage d'un bateau créa un remous qui l'emporta. Une mort incompréhensible s'ensuivit. La police ne découvrit ni drogue ni alcool en quantité significative. La légende de l'auteur de l'album incontournable « Grace » venait de naître dans la tragédie.

Une enfance marquée par l'absence

La vie de Jeff Buckley ressemble à une accélération permanente. Il grandit en Californie dans l'ombre d'un père célèbre, Tim Buckley, chanteur idolâtré par la critique mais quasiment absent de la vie du jeune garçon. Tim meurt d'une overdose en 1975. Jeff n'a que 8 ans et porte déjà un autre nom, celui de son beau-père. Sa mère, Mary Guibert, élève ce fils unique entre musiques diverses et bricolage affectif. Ils se « co-élèvent » presque, comme elle le raconte. L'enfant écoute tout, de Led Zeppelin à Nina Simone, et se fabrique une voix qui casse les cadres établis.

L'explosion new-yorkaise et la naissance de Grace

Après quelques années d'errance et de petits boulots, Jeff s'installe dans les bars de New York. Il commence par accompagner d'autres musiciens, joue dans des formations de seconde zone, puis trouve refuge au Sin-é, minuscule café de l'East Village. C'est là qu'il électrise son public, seul avec sa guitare, en reprenant Edith Piaf, Leonard Cohen ou des standards de soul. Les labels tournent autour. Columbia finit par le signer. En 1994 sort Grace, son unique album studio. Mélange de rock lyrique, de ballades déchirantes et de reprises vertigineuses, le disque connaît d'abord un succès modeste avant de devenir culte au fil des années. Après sa mort, les bandes de son second disque inachevé sont enregistrées avec Tom Verlaine, ancien guitariste de Television, et réunies sous le titre Sketches for My Sweetheart the Drunk. L'ensemble est foutraque, parfois brut, mais laisse entrevoir une nouvelle métamorphose, plus abrasive et expérimentale.

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It's Never Over : Un documentaire sensible

Pour lui rendre hommage, sort ce mercredi It's Never Over, Jeff Buckley, le documentaire d'Amy Berg. Le film commence de manière très classique, presque trop sage. Témoignages alignés, archives bien propres, voix off posée. On retrouve la mère, Mary, les proches, les ex-musiciens. Le récit suit la chronologie connue, de la petite enfance marquée par l'absence du père jusqu'aux concerts triomphaux des années 90. On craint un moment un portrait « officiel », soigneusement validé. Puis le film gagne en chair. Amy Berg, qui connaît le terrain des icônes brisées depuis Janis et West of Memphis, laisse davantage parler celles et ceux qui ont vraiment partagé sa vie intérieure.

Un homme complexe derrière l'image d'ange

Rebecca Moore et Joan Wasser, anciennes compagnes, cassent l'image de l'ange intouchable. Elles décrivent un homme compliqué, contradictoire, parfois ingérable, mais d'une créativité inouïe. Ben Harper, ami et pair, apporte un regard de musicien. Il insiste sur ce qui faisait de Buckley un cas à part, incapable de se répéter, toujours en train de se réinventer. Une séquence résume tout : les Eurockéennes de Belfort en 1995. Sur scène, Jimmy Page et Robert Plant. Dans la foule, Jeff Buckley, redevenu fan adolescent. Il grimpe sur les échafaudages pour mieux les voir, se balance, prend des risques absurdes, porté par la musique de ses idoles. On le voit littéralement habité. Cette scène, captée au vol, raconte sa folie créative mieux que n'importe quel commentaire.

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Un mélangeur de genres unique

Le film montre aussi la manière dont Buckley mélangeait tout : Leonard Cohen, le Pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan avec qui il passe une soirée après l'avoir vu en concert, Nina Simone, le rock le plus lourd, les ballades les plus nues. Il pouvait passer du murmure à la tempête dans la même chanson. Grace apparaît alors comme la photographie in extremis d'une recherche perpétuelle. Sketches for My Sweetheart the Drunk en est le complément brut, le laboratoire à ciel ouvert. Amy Berg n'élude pas la part sombre : fatigue, fragilité psychique, pression du second album. Mais elle évite le sensationnalisme. La noyade reste ce qu'elle est, à savoir un drame absurde.

Un héritage musical immense

En creux, le film fait sentir le vide que sa disparition a laissé derrière lui. Celui d'un artiste qui, avec si peu d'enregistrements, a profondément marqué la pop et le rock des années 90 et influencé une foule de chanteurs et chanteuses venus après lui. En sortant de It's Never Over, Jeff Buckley, on n'a pas l'impression d'avoir tout compris de cet ange rock trop vite parti. On a plutôt la sensation d'avoir passé un moment à côté de lui, dans ses lumières et ses ombres. Le documentaire ne réinvente pas le genre, mais il ranime la flamme, rappelle d'où venait cette voix et pourquoi elle continue de nous hanter. Avec Jeff Buckley, la discographie est courte. L'écho, lui, semble vraiment sans fin.