Jean Ferrat : une voix inoubliable s'éteint il y a quatorze ans
Le 13 mars 2010, le monde de la musique perdait l'un de ses géants. Jean Ferrat s'est éteint à l'âge de 79 ans à Aubenas, en Ardèche, où il avait choisi de vivre retiré depuis de nombreuses années. Derrière l'image du chanteur à la moustache de paysan et au regard de poète se cachait un homme d'une intégrité rare, sans compromission aucune.
Un parcours marqué par la souffrance et la révolte
Né Jean Tenenbaum le 26 décembre 1930 à Vaucresson, il grandit à Versailles au sein d'une famille modeste de quatre enfants. Son père, joaillier juif ayant fui les pogroms de Russie, et sa mère, fleuriste catholique à la voix de soprano, lui transmettent très tôt le goût de la musique. La guerre vient briser cette harmonie familiale : son père est déporté à Auschwitz et n'en reviendra jamais. Cette tragédie, ainsi que le soutien de militants communistes qui sauvent le reste de la famille, marqueront à jamais l'artiste et forgeront ses convictions.
Contraint d'abandonner ses études pour subvenir aux besoins des siens, il travaille dans un laboratoire de chimie tout en cultivant sa passion pour la guitare et le théâtre amateur. C'est la découverte des textes de Prévert, Kosma et surtout Aragon qui le détournera définitivement de la chimie. À la fin des années 1950, il commence à se produire dans les cabarets de la rive gauche, interprétant « Les Yeux d'Elsa » avec sa seule guitare pour accompagnement.
La consécration et l'engagement sans faille
Le succès arrive en décembre 1960 avec « Ma môme », une chanson qui incarne déjà son attachement aux gens simples et son rejet des valeurs matérielles. La France gaullienne s'enthousiasme pour ce chanteur de gauche, dansant sur « Nuit et brouillard », poignant hommage aux déportés, et succombant à l'appel envoûtant de « La Montagne ».
Son engagement politique ne faiblira jamais. Proche des communistes sans jamais adhérer au PCF, il n'hésite pas à les critiquer, comme dans « Le Bilan » qui fustige Georges Marchais. Après un voyage à Cuba en 1967 qui inspire « Santiago » et « Guerilleros », il règle ses comptes avec les gauchistes dans « Pauvres petits cons » en 1968. L'invasion de la Tchécoslovaquie par l'URSS le pousse à prendre ses distances, chantant dans « Camarade » sa désillusion.
Une retraite active en Ardèche
En 1973, il décide de mettre un terme à sa carrière sur scène et se retire dans sa maison d'Antraigues-sur-Volane, près d'Aubenas. Loin des projecteurs, il continue de composer sporadiquement et de monter à Paris pour promouvoir ses disques ou lancer quelques coups de gueule médiatiques. En 2003, après huit ans de silence relatif, il accorde une interview à L'Express où il se compare à « le José Bové de la variété », dénonçant avec virulence l'industrie du disque et les émissions comme la Star Academy qu'il juge néfastes pour les jeunes artistes.
Jusqu'au bout, il reste fidèle à ses idéaux, soutenant la candidature de José Bové à la présidentielle de 2007 et appuyant le Front de gauche en Ardèche pour les élections régionales. Michel Drucker résume ainsi son héritage : « Après Brel, Brassens et Ferré, il était le dernier des Mohicans. C'est toute une page de la chanson française qui se tourne. »
Jean Ferrat laisse derrière lui plus de 200 chansons, témoignages intemporels d'un homme libre qui aura chanté la justice et la fraternité sans jamais plier. Sa voix, celle d'un éternel rebelle, continue de résonner dans le cœur de ceux qui croient qu'il est possible de vivre debout.



