Dusapin et Pharrell Williams : l'union improbable de l'opéra et de la pop à la Fondation Vuitton
Dusapin et Pharrell Williams : l'union improbable de l'opéra et de la pop

Dusapin et Pharrell Williams : l'union improbable de l'opéra et de la pop à la Fondation Vuitton

Ils semblent tout opposer. L'âge, l'origine, la culture. À 70 ans, Pascal Dusapin incarne la figure majeure de la musique savante contemporaine. Grand gaillard massif aux sentiments délicats, il compose une musique structurée, claire et profondément expressive. À 52 ans, Pharrell Williams représente l'icône mondiale de la pop music et de la mode. Rappeur et producteur génial, il occupe le poste de directeur créatif de la ligne masculine chez Louis Vuitton. Follement doué, tout lui réussit et ses titres se vendent par millions à travers la planète.

Deux trajectoires artistiques aux antipodes

À une autre échelle certes, mais le temps n'a pas dit son dernier mot, Pascal Dusapin jouit lui aussi d'un rayonnement international considérable. Sa musique est régulièrement interprétée en Allemagne, aux États-Unis et par de prestigieux orchestres à travers le monde. Pour se délasser, cette oreille dionysiaque se tourne volontiers vers la photographie. D'ailleurs, les partitions de Dusapin sont de véritables dessins qui chantent. De manière parallèle, Pharrell Williams connaît intimement le jeu des correspondances sensorielles. Doué de synesthésie, il associe naturellement des couleurs aux sons, à la manière d'un certain Olivier Messiaen, qui fut précisément le maître de Pascal Dusapin.

« Dans la vie, tout n'est pas noir ou blanc », comme le dit la chanson. C'est le Français qui semble porter en lui une violence sourde, des pensées sombres, tandis que l'Américain dégage un rayonnement solaire, une énergie lumineuse et positive. Mis côte à côte, leurs portraits photographiques parlent d'eux-mêmes avec une éloquence troublante.

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Le spectacle le plus fusionnel de la saison

En partie plongé dans l'obscurité, Pascal Dusapin a des yeux interrogateurs d'où s'échappe une intranquillité palpable. Ses mains nouées semblent prêtes à l'action. Au contraire, Pharrell Williams apparaît en pleine lumière, presque trop éclairé. Son chic vestimentaire s'accorde parfaitement au faste du décor. Pourtant, son regard reste caché, les yeux baissés, et un flash importun le dissimule plus qu'il ne l'éclaire. Cependant, toute sa personne dégage un équilibre et une sérénité remarquables. Les mains sont hors champ, comme si tout devait s'opérer par enchantement.

Ces deux êtres aussi dissemblables que possible ont créé ensemble le spectacle le plus fusionnel, le plus troublant et le plus mystérieux de la saison. Quand la Fondation Louis Vuitton a proposé à son artiste maison de mettre en images un opéra de Pascal Dusapin, artiste en résidence, Pharrell Williams a envisagé la proposition avec une gravité particulière : « Je suis plus habitué à des morceaux de trois minutes qu'à des œuvres d'une heure dix. »

Une collaboration artistique d'exception

Que ne lui a-t-on pas demandé de mettre en scène Parsifal ! Sans doute s'est-il frotté à ce que Milan Kundera appelle « la vieille stratégie de Chopin » : relier des petites formes pour réussir une grande œuvre. Savoir que son compatriote James Turrell, grand maître de la lumière et de l'espace, avait signé la scénographie à la création en 1994, au Théâtre des Amandiers lors du Festival d'Automne, ne lui a pas fait peur. Habitué à travailler en équipe et doué d'une empathie rare, Pharrell Williams s'est immergé profondément dans l'esprit de l'œuvre, sans phagocyter la musique, tout en livrant un travail personnel et innovant.

L'opéra s'appuie sur des textes « cubistes » de Gertrude Stein. Celle qui affirmait que les États-Unis étaient son pays et Paris sa maison écrivait pour la scène des mots (en anglais) dénués de tout principe théâtral conventionnel. Seuls comptent véritablement l'imagination verbale, le jeu des sonorités et la liberté des associations. Ce feu d'artifice lexical est magnifiquement incarné par trois sopranos exceptionnelles et une récitante. À la fantaisie des mots répond la virtuosité de l'écriture vocale. Jenny Daviet, Élise Chauvin et Norma Nahoun réalisent un véritable exploit technique, car elles sont sans cesse en équilibre sur un fil ténu.

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La magie de l'interprétation

Le texte est lu avec maestria par la comédienne Florence Darel, également compagne du compositeur. La sobriété remarquable de sa diction contraste admirablement avec l'élégance racée de son timbre. Pour qualifier la singularité unique de sa voix, l'expression « dessous chics » s'impose étrangement. La direction précise et attentive de Maxime Pascal participe activement à la rigueur de l'entreprise qui n'exclut pas une fragilité intrinsèque touchante. Sept instrumentistes talentueux de l'Ensemble Le Balcon (trois bois, deux cuivres, deux cordes) portent les colonnes du temple musical. Elles sont éclairées de l'intérieur par Florent Derex, chargé de la projection sonore immersive.

Le pouvoir d'envoûtement de l'eau et du feu

Au départ, des mélopées tendres et envoûtantes s'entremêlent harmonieusement. Indissociablement liées, les trois voix évoluent par nappes successives et aériennes. À ce ballet vocal, la scénographie géniale oppose un Water Music spectaculaire. Des jets d'eau venus de cour et de jardin se croisent, se percutent, s'effleurent, se conjuguent et s'éclaboussent en une chorégraphie liquide. Une grammaire très élaborée fait jubiler ce vocabulaire minimal, comme les douze notes de la gamme traversent mille transformations rythmiques fascinantes.

Un dispositif sophistiqué permet ce tour de force technique (aidé par la cascade architecturale de Frank Gehry), mais le spectateur n'en retient que l'aspect simple et gracieux. Les mots deviennent chuchotés, psalmodiés, scandés, répétés, puis muets. Les guirlandes d'eau se prennent au jeu avec délice. La lumière s'éteint progressivement, augmentant mystérieusement le son du clapotis. La musique se tend émotionnellement. Est-ce une plainte qui envahit soudain l'espace ? Cette eau qui retombe, sont-ce des larmes qui coulent ? Les mots se mettent à sonner étrangement en faisant rimer progress avec confess, stress avec express.

Après l'eau magique, le feu apparaît. Un soleil rouge intense inonde le fond de scène. Des notes tenues flottent délicatement au-dessus de pédales harmoniques envoûtantes. La couleur rose recouvre les serpentins liquides comme un dialogue poétique du vent, de la mer et du soleil couchant. L'ambitus vocal se resserre subtilement, les écarts se raréfient. Cette monotonie apparente n'entrave en rien l'intensité interne qui conserve son pouvoir d'envoûtement auquel participe activement la scénographie. Pascal Dusapin semble avoir percé le secret des râgas indiens.

L'apothéose d'une rencontre artistique

Comme par miracle, la scénographie de Pharrell Williams s'élève au même niveau d'inspiration sublime. Difficile de ne pas y voir l'intervention bienveillante d'Apollon, berger des neuf muses, dieu des arts, de la lumière, du soleil, de la musique et de la beauté éternelle. Visiblement ému aux larmes, Dusapin sacrifie son goût prononcé de l'ombre pour rejoindre ses vaillants interprètes sur scène. Saluant discrètement depuis son siège, son partenaire Pharrell Williams laisse toute la lumière aux musiciens et savoure avec humilité son quart d'heure d'anonymat bien mérité.